Ce document constitue le second des trois entretiens accordés par Gianni di Lorena au journaliste Pierre Lhélio lors du déplacement de ce dernier à Côteau-Muet, le mystérieux lieu de retraite de l’auteur. Il aborde principalement la question du Conte et de l’écriture dans le cycle MUTATIS MUTANDIS.
Comme au cours de la journée précédente, Di Lorena m’accueille très courtoisement dans son chalet. Cette fois-ci, une fois une toute petite théière fumante posée entre nous sur la table basse du salon (une habitude coriace chez lui, je le sens), je ne perds pas de temps avant d’aborder le sujet qui m’intéresse :
— Pouvez-vous me parler de votre travail ? En tant qu’auteur, qu’est-ce qui vous a poussé à écrire ?
Sans attendre davantage, il remplit nos tasses – les thés verts japonais, apprendrai-je plus tard, se laisse infuser très peu de temps. Réalisant avec gêne que je n’ai pas touché à celle qu’il m’a servie la veille, et peu désireux de le froisser, je m’empare aussitôt de celle-ci et sirote la boisson pendant qu’il se met à parler.
— Hmm… Eh bien, pendant longtemps, je me suis posé une question, toujours la même : que faire de toutes ces idées en pagaille qui font bouillonner mon imagination depuis toujours ? Que faire de ces univers en gestation, de ces personnages et de ces lieux n’existant qu’au travers d’esquisses que je jetais sur le papier ? De ces notes prises au vol lorsque, en regardant les rangées de plantes surplombant le robinet de ma baignoire, j’imaginais la canopée d’une forêt millénaire penchée sur une cascade, et que je voyais dans mon bain un lac tropical où mon corps serait une immense statue au milieu des eaux… ? Ou bien de ces photos prises d’une toile d’araignée nappant le vide entre les feuilles d’un lierre, où j’étais seul à voir une jungle peuplée de bestioles démesurées épiant l’aventurier imprudent… ?
— Je vois ce que vous voulez dire. C’est sûrement très différent, mais je me suis très tôt rendu compte que j’étais souvent seul à remarquer certains détails et à m’y intéresser. J’imagine que c’est pour ça que je suis devenu journaliste.
Il hoche la tête.
— Car vous vous êtes dit, un jour, qu’il fallait faire quelque chose avec ce dont vous étiez capable et qui donnait un sens, une direction à votre vie. Qu’il était impossible de faire autrement. Que vous étiez fait pour ça. Les gens qui sont fait pour quelque chose ne se demandent jamais s’ils devraient s’engager dans cette voie ou pas, même s’ils se leurrent à penser le contraire ; s’ils se posent la question, alors la réponse est « non ». Lorsque qu’ils sont faits pour quelque chose, ils font, tout simplement. Parce que ce n’est pas réellement un choix. C’est ce qu’ils sont.
J’acquiesce. Il vient de mettre des mots sur mes pensées.
— Pour ma part… sans doute qu’à ma façon, j’ai décidé de poursuivre une sorte d’idéal, reprend-il. Vous connaissez l’histoire du palais du facteur Cheval ?
J’acquiesce à nouveau.
— Eh bien, je vois toutes mes idées comme autant de petits cailloux bizarres que j’aurais ramassés le long du chemin, et je pense que, à la manière du facteur, j’ai voulu me lancer dans la construction des salles du palais qui se déploie dans ma tête. Et puis d’en ouvrir l’accès aux autres pour que, depuis les tours, peut-être, ils puissent embrasser du regard l’ensemble de mes constellations imaginaires. Écrire est, je crois, le moyen le plus naturel de répondre à un désir qui n’a fait que grandir en moi avec le temps : celui de raconter des histoires. Une vocation sans doute née à force d’écouter les récits que l’on me lisait à mon chevet, enfant, et puis ceux que j’ai découvert, plus tard, seul, entre les pages des livres. Un besoin de… rendre la pareille, en somme. De m’emparer à mon tour du flambeau. Vous voyez, j’imagine que chacun de nous est comme un cabinet de curiosités… une sorte de petit musée où s’amoncellent toutes ces choses qui ont fait ou feront notre histoire, entassées pêle-mêle comme des boîtes poussiéreuses dans un grenier d’enfance, ou bien soigneusement rangés sur des meubles à bibelots d’une maison de grand-mère. Écrire est peut-être pour moi une tentative d’ouvrir aux autres la trappe du grenier, la réserve du musée, le coffre aux babioles… tout en sachant qu’ils n’y feront que passer et se réjouir, sans comprendre l’importance de toute ces choses sans valeur.
Contrairement à notre rencontre d’hier, cette discussion prend enfin un tour qui ressemble à l’idée que je me fais d’un entretien avec un écrivain. Je me détends un peu, et l’interroge avec un sourire :
— Et que trouve-t-on, dans votre grenier à vous ?
Pendant quelques secondes, il ne dit rien, et puis répond :
— De grands vases remplis d’iris, de lilas, de lys et de roses. De ces vastes bouquets comme on en faisait au temps des natures mortes. Vous avez déjà senti l’odeur que dégagent les bouquets d’iris ?
— Je dois dire que non. Ou je ne m’en souviens pas.
— C’est très particulier. C’est une odeur bizarre, charnelle, presque sucrée, si entêtante qu’elle peut presque devenir écœurante, donner mal au crâne malgré sa délicatesse. Et en même temps, elle possède quelque chose de… d’aigre, de doucereux. Celle de quelque chose qui est mort sans l’être, si je puis dire. Un relent qui rappelle celui de la fermentation.
— On sent que vous avez réfléchis à la question. Vous en parlez comme d’une fleur… mort-vivante.
— C’est une bonne expression ! dit-il en claquant des doigts comme si je venais de trouver les mots justes. L’iris est une fleur mort-vivante…
Je ne sais pas si l’on est en train de s’écarter du sujet, mais ce jeu de devinettes est plaisant, pour un journaliste. Aussi je lui demande :
— Et les autres fleurs ? Celles de vos… « bouquets » ?
— Ah, eh bien… Les parfums du lilas et de la rose, eux, sont extrêmement doux, mais très marqués, très colorées, comme des aquarelles olfactives, et poussiéreux. Ils évoquent les souvenirs. Ce sont des parfums nostalgiques. Je pense que c’est pour cette raison qu’on les associe souvent aux vieilles dames : ce sont les parfums de la beauté envolée et de la jeunesse d’antan, ils évoquent cette patine jaunie et craquelée des vieux tableaux. Quant aux lys… les lys sentent quelque chose qui n’a rien à voir avec l’homme. Au risque de donner dans le lyrique, je dirais que l’odeur du lys, c’est l’exhalaison capiteuse du divin, ou bien de la mort transcendée. C’est une odeur… inhumaine ; c’est pourquoi les gens l’adorent ou la détestent.
J’en profite pour redresser la barre :
— Pouvez-vous me dire quel est le lien entre votre écriture et ces « bouquets » que vous évoquez, ceux de votre « grenier » à vous… ?
Il soupire, les yeux dans le vague, avec comme l’esprit ailleurs.
— L’iris, le lys, le lilas, la rose… la violette aussi, peut-être… Ces parfums rassemblés dans un même bouquet évoquent les amours défuntes, le temps suspendu, les joies d’autrefois et le présent qui s’égraine… les choses exquises et les choses infâmes, ce que l’on voudrait oublier et ce qu’on ne peut plus rappeler à soi… Ces effluves baigneront le restant de mes jours, je le sais à présent, je ne peux plus y échapper…
Son regard refait le point, comme s’il revenait à lui et se souvenait de notre discussion en cours, et il conclue :
— C’est l’odeur des contes et de la destinée.
Je profite de sa remarque pour nous remettre sur les rails :
— Vous m’amenez à mon second point : les contes de fées. C’est le sujet central de votre œuvre, MUTATIS MUTANDIS. Alors, dites-moi : pourquoi ce thème ? Et pourquoi ce titre ?
Il hoche la tête comme pour lui-même, comme mon signifier son acceptation à parler de quelque chose sur lequel il s’est longtemps tu.
— Est-ce que vous savez ce que veut dire la locution latine « mutatis mutandis » ?
— Je l’ai su un jour, je crois…
— Elle exprime le fait que ce qui devait être modifié, changé, transformé… l’a effectivement été. C’est le but que je me suis fixé en écrivant mon cycle de pièces : il y avait des choses à changer, notamment notre perception des… « contes ».
Il ne fait pas mine de mimer des guillemets avec les doigts, mais je les sens dans l’inflexion de sa voix.
— Nous avons oublié… nous avons oublié leur message, leurs enseignements.
— Lesquels ?
Di Lorena se renfonce dans son fauteuil, d’abord silencieux. Pendant un long instant, il semble pondérer quelque chose, sourcils froncés. Puis ses traits se relâchent en une expression que je ne pourrais qualifier que de renoncement, ou d’abnégation. Il émet un petit soupir, puis :
— Je vais être très honnête avec vous : j’apprends, encore maintenant, ce qu’est véritablement le Conte.
— Vous voulez dire que vous ne savez toujours pas… ?
Di Lorena émet un petit rire de gorge avant de répondre :
— Si. Et non. Ou plutôt, disons que j’en suis arrivé à une vision plus claire, mais que l’avenir m’amènera certainement un jour à la remettre en question, ou du moins à la compléter. Je crois que l’origine des contes réside dans un désir de l’être humain d’éradiquer la peur. Celle de la Mort, de sa propre finitude. Le Conte est une réponse à ce désir, à cette peur. Mais quelle est cette réponse, exactement… ? Eh bien, c’est ce qui m’a longtemps éludé. Vous voyez, j’ai longtemps cru à un aspect, disons… « immuable » du Conte. Bien que tout y ait l’air en constante métamorphose, son monde et ceux qui le peuplent m’apparaissaient comme imperméable au changement, comme si tout était une boucle perpétuelle revenant sans cesse à son point de départ, où le temps n’avait pas d’incidence. Pour moi, il était évident que les deux aspects de ce paradoxe (l’immobilisme et les incessantes transformations) répondaient, en fait, au même but : effacer, même pour un moment, la peur de la finitude.
— Je ne suis pas sûr de vous suivre.
— D’un côté, on espère que ce qui par essence ne change jamais se maintienne ou existe pour toujours. De l’autre, que ce qui est en continuelle transformation devienne, de facto, immortel. C’est un effet annexe à l’histoire du bateau de Thésée : tous les éléments qui le constituent sont régulièrement changés, pour que l’embarcation continue d’exister malgré la dégradation inévitable de ces mêmes éléments au cours du temps. Qu’il soit ou non toujours le bateau d’origine, ça… c’est un autre débat.
— Je crois que je comprends mieux. Et donc, ce n’est plus ce que vous pensez aujourd’hui à propos du conte ?
— Non : je me suis trompé. En fait, tout change constamment, dans les contes. Irrémédiablement. Il est impossible d’annuler un sort – mêmes les fées en sont incapables – : tout ce que l’on peut faire, c’est infléchir le cours des choses. Je crois que c’est précisément ça, le message du Conte : il est impossible de revenir en arrière, de retrouver un état antérieur, de revenir à « avant ». Le temps passe et les expérience nous changent inévitablement.
— Tout comme dans la vie réelle, en somme.
— Exactement. On ne peut jamais annuler ce qui a été accompli, seulement faire au mieux avec la situation qui nous échoie, dans le temps qui nous est imparti avant de ne plus être. Le véritable sens du conte, c’est donc la lucidité. Et son but, c’est « mutatis mutandis »: ce qui devait être changé (la perception de notre propre existence) a été changé (par les enseignements du Conte).
— Ce que vous dites m’évoquent deux notions presque contraires, à la fois celle de memento mori et celle de carpe diem.
— C’est juste. Mais, au fond, ces deux expressions renvoient à la même réalité. Ce sont les deux faces d’une même pièce : la seconde n’est que le prolongement de la première, une réponse. Elles se basent toutes les deux sur la même vérité fondamentale : ce n’est qu’en apprivoisant, en prenant pleinement conscience de sa propre impermanence, que nous sommes capables de profiter au mieux du caractère unique de notre vie. C’est, si vous voulez, tout le principe de certaines natures mortes : ces tableaux figent l’image des choses comme si elles ne devaient jamais changer et disparaître… pour mieux nous rappeler, en fait, qu’elles ne sont que fugitives et qu’il faut en tirer le meilleur parti. Qu’il faut prendre conscience de ce qu’on a. Il en existe même qui font coïncider visuellement les deux concepts, où une scène de nature morte au premier plan laisse entrevoir à l’arrière-plan une scène vivante qui introduit l’idée de mouvement, de changement et d’évolution dans le temps. Eh bien, c’est ce que sont les contes :des natures mortes.
Je profite que Di Lorena reste silencieux un instant pour attaquer la raison de ma venue.
— En laissant de côté le premier degré, qui est le récit d’une histoire fantastique… c’est donc ça, le propos de fond de votre œuvre ? Un appel à la lucidité ?
— Oui. Mon cycle est une tentative de voir au-delà des apparences en faisant passer le Conte par son propre prisme, en lui appliquant ses propres enseignements.
— En tous cas, le titre de votre roman prend à présent tout son sens.
Sur le visage de Di Lorena se succèdent soudain l’agacement, puis la perplexité, et enfin le rire.
— Je vais finir par croire que je n’aurais jamais dû décider de faire publier le livret de mes pièces ! Pouvez-vous me dire ce qu’on les gens, ces jours-ci, à persister à vouloir lire le théâtre plutôt que d’y assister… ? Ça me dépasse. J’ai certainement dû romancer certains passages, bien sûr, et j’imagine que l’ensemble peut se suffire à lui-même en étant lu… mais nous parlons quand même de pièces, ici.
Il me considère subitement d’un air soupçonneux en ajoutant :
— D’ailleurs, ce qui m’étonne, c’est que vous venez jusqu’ici pour m’interroger sur mon œuvre, alors que les représentations n’ont pas commencé et que le livret des pièces n’a même pas encore été imprimé…
Di Lorena en fait vraiment des tonnes, mais je commence à me faire à ses manies. J’apprécie le concept de son « personnage » d’auteur, maintenant que je le comprends un peu mieux, et je décide donc de jouer le jeu :
— Vous avez raison, excusez-moi. Mais votre cycle de… pièces de théâtre est déjà paru. Je veux dire, il est donné en ce moment même. Vous savez, sur scène.
Il semble d’abord perdu, mais se recompose très vite.
— Vous êtes sûr… ? Je me serais encore mélangé les pinceaux ? … Bah ! aucune importance. Je ne suis pas à ça près. Continuez, je vous en prie.
Il me faut quelques secondes pour retrouver ce dont j’étais en train de lui parler.
— Vous avez expliqué le propos de MUTATIS MUTANDIS. Cependant, comment vous est venu l’envie, le besoin de vous y attaquer ?
— Comme je vous l’ai dit, il y avait des choses à changer dans notre perception des « contes », évidemment… mais aussi, et surtout, de ces évènements que je relate dans mes pièces. Des évènements qui n’ont jamais accédé à la postérité comme ils l’auraient dû. Nous avons oublié ce pan de l’Histoire. Nous avons oublié ce qui s’est réellement produit. Des savoirs importants ont été perdus. Le temps (ou peut-être une volonté plus sinistre) les a effacés de notre mémoire. J’ai évoqué plus tôt la façon dont je conçois que chacun est, en lui-même, une sorte de grenier ou de cabinet de curiosités, vous vous souvenez… ?
— Je me souviens.
— Eh bien, le hasard a voulu que c’est dans un autre grenier, sous d’autres étoiles, et parmi ces mêmes effluves d’iris, de lilas, de lys et de rose, que j’ai découvert le manuscrit qui a changé ma vie. Vous voyez, je n’ai décidé de me lancer dans l’écriture de MUTATIS MUTANDIS qu’après avoir d’exhumé l’ouvrage qui a servi de catalyseur à mon travail : les Chroniques du Ponant, par un mystérieux auteur du nom de Languepreux. Entièrement rédigé à la main, ce texte se compose comme une suite d’entrées relatant divers faits qui ont rythmé l’histoire du Ponant, s’étalant sur une période allant du règne des Rois du Feu, vers -2000 avant le Réaume, jusqu’à la proclamation de l’empire de Mille-Féaux en 2423 au Temps-Naguère. Rien, a priori, qui n’ait déjà été rapporté et étudié par nombre d’historiens, comme vous l’imaginez bien.
Je hoche la tête. Ce jeu de rôle m’amuse presque. Je suis curieux de voir où il va mener, et si, et quand Gianni di Lorena va tomber le masque. En attendant, il continue sur sa lancée :
— Ce qui fait l’originalité de ce manuscrit (et ce qui en constitue en réalité la plus grosse partie), est le récit détaillé d’évènements survenus environ entre 2370 et 2420 au Temps-Naguère (ce qui recouvre grosso modo la vie de l’auteur). Ces évènements sont toujours, toujours, au mieux survolés par l’étude contemporaine, comme si toute cette période avait été placé sous une chape de silence. Des choses qui n’auraient jamais dû être oubliées ont été perdues, et seul le texte de Languepreux semblait en garder souvenir. Car en fait de « chroniques », il s’agit plutôt de mémoires : l’auteur était non seulement en vie au moment de ce qu’il relate, mais il en a souvent été le témoin direct. Pour ce que j’en sais, ce manuscrit est unique. Il n’en existe aucune copie (dont l’existence soit établie, en tous cas), et je n’ai trouvé mention des Chroniques nulle part ailleurs. S’il est impossible d’affirmer que Languepreux a consigné toutes ces choses avec l’intention de les publier ou d’en transmettre le savoir de quelque façon que ce soit, il est en revanche peu probable que son ouvrage n’ait été qu’une sorte de journal, voué à ne jamais être lu par quelqu’un d’autre que lui-même. De nos jours, cet auteur a sombré dans l’oubli le plus total. Je suis sûr que vous-même n’avez jamais entendu parler de lui. Cependant, mes recherches ont révélé qu’il a été, à défaut de reconnu, du moins extrêmement prolifique de son vivant, accumulant les recueils de poésie, les nouvelles, les pièces de théâtre, les livrets d’opéra et les chansons. Mais, exactement comme les grands évènements de cette tranche de l’Histoire… plus personne ne s’en rappelle.
Je suis happé par le récit de Di Lorena. Peu importe que son roman soit ou non une pièce de théâtre ; lui, en tous cas, est un acteur hors pair. C’est tout comme s’il croyait réellement à ce qu’il raconte.
— En découvrant le travail de Languepreux, je tombais des nues : ce manuscrit révélait un autre temps, un autre part où ces histoires n’étaient pas que des contes de grand-mère, et personne ne s’en souvenait !
— Oh… ?
Ou plus exactement, on ne s’en rappelait qu’à la façon de détails insignifiants. Comment avions-nous pu faire l’impasse sur toutes ces histoires qui ont fait l’Histoire ? Le monde a pourtant radicalement changé de visage au cours de ces cinquante ans qu’il détaille. De grandes choses s’y sont déroulées, des drames formidables, des évènements capitaux pour tout le Ponant, et le plus pointu des historiens fait aujourd’hui comme si rien de notable n’est arrivé.
— Non… !
— Tenez, par exemple : sans un certain génie du nom d’Hans Drosselmeyer (dont vous n’avez sûrement jamais entendu le nom, j’en suis sûr, alors qu’il est en quelque sorte le Léonard de Vinci de son époque), qui sait où en serait aujourd’hui l’aéronavale ? Au vu de l’importance de ses travaux sur le sujet, tout porte à croire que les zeppelins et autres aéronefs qui sillonnent le ciel de nos jours n’existeraient pas, ou n’en seraient peut-être qu’à leurs balbutiements. Et personne ne se rappelle de lui ! Et les automates, si présents dans nos vies quotidiennes ? Sans quelqu’un du nom de…
Je me permets de le couper afin de le recadrer, car je sens qu’il est en train de partir en vrille :
— Excusez-moi : que disiez-vous à propos de ces… Chroniques ?
— Ah, oui, oui… Eh bien, vous comprenez : à leur lecture, je me suis dit qu’il s’était forcément passé quelque chose à même d’expliquer un tel angle mort dans nos mémoires. Je comptais bien découvrir quoi, et redonner leur place à ces vies extraordinaires occultées pendant si longtemps. Mes recherches ont duré plusieurs années, ont demandé de nombreux voyages et ont apporté leur lot de tracas dans ma vie (si je pouvais définitivement quitter Côteau-Muet, je le ferais, vous savez). Mais elles ont fini par payer. Ayant réussi à documenter avec une rare précision les évènements relatés par Languepreux, je me suis lancé dans l’écriture d’un cycle de pièces de théâtres basé sur ses Chroniques : la vérité allait enfin éclater au grand jour.
Cette discussion commence à me rappeler mes années de jeu de rôle. Mais même Donjons & Dragons ne m’avait pas préparé à ça. Aussi, je m’efforce de faire avancer l’entretien dans le sens prévu avec un peu plus de subtilité.
— Pourquoi avoir fait le choix de la, euh… forme théâtrale ?
— Eh bien, le Conte se comporte un peu comme un miroir que l’humanité se tendrait à elle-même. Le Théâtre possède une qualité, une fonction semblable. Les spectateurs assistent sur les planches à un reflet de leur propre humanité : la scène est un miroir où le public se réfléchit, dans les tous les sens du terme. Cette mise en abîme d’un théâtre dans le théâtre, le Conte sur la scène, le miroir dans le miroir, était donc une évidence pour moi : car le but de mon travail est de montrer un reflet, non de nos désirs, mais de la vérité.
— Votre rom… votre œuvre a donc bel et bien une portée philosophique.
— Si c’est de cette façon que vous l’interprétez. Mais vous pouvez très bien décider d’assister à mes pièces comme à de simples histoires entrelacées qui auraient dû mener leurs protagonistes à la postérité, au lieu de les réduire à de simples paraboles.
— Oui, et j’imagine que vos lec… vos spectateurs choisiront le niveau de lecture qui leur convient…
— Tout à fait. Que mon travail soit reçu comme une simple histoire fantastique dans laquelle se plonger ne me gêne pas. L’important est que la vérité historique soit révélée.
Je réalise que je finis par me sentir à l’aise chez Di Lorena lorsque je renfonce paisiblement dans le fauteuil. Avec l’intention de poursuivre, je m’apprête à enchaîner sur les nombreuses autres questions qu’il me reste à lui poser :
— Permettez-moi d’aborder maintenant le sujet de…
Je m’arrête en le voyant secouer la tête.
— Demain. Revenez demain. Il commence à se faire tard. Je préfèrerais que vous redescendiez en ville sans danger avant la tombée de la nuit.
D’abord perplexe, je me dis qu’il a simplement l’envie d’être tranquille. Mais puisqu’il m’offre une autre opportunité de lui parler, je ne fais pas de difficulté et coupe le dictaphone, puis nous nous séparons après nous avoir mutuellement souhaité bonne nuit.