Mutatis mutandis : cette locution latine exprime que ce qui devait être changé – transformé, métamorphosé, muté –, l’a été.

J’ai toujours aimé lire des contes.

Pendant longtemps, je ne me suis pas posé de question à leur sujet quant à leur sens ; ce n’est qu’avec l’écriture de MUTATIS MUTANDIS que mes interrogations ont commencé. Ce qui peut paraître étonnant, voire contradictoire.

Sauf que je ne crois pas que l’on écrive en sachant toujours exactement, clairement et d’entrée de jeu ce que l’on veut exprimer.

Lorsqu’on écrit, un instinct nous pousse : on sent au fond de soi, de manière diffuse et imprécise, ce qu’on cherche à dire – ou plutôt : ce qui cherche à être dit – sans que nous puissions nécessairement expliquer d’emblée comment et/ou pourquoi. Comme tout processus d’art/de création qui se fait en se faisant, le travail de quiconque a le besoin d’écrire, doit écrire, n’est jamais achevé, et l’on remet sans cesse le métier sur l’ouvrage, ne serait-ce qu’en esprit. L’acte créateur transforme la pensée à l’origine de la création.

Il y a cependant une chose dont j’étais certain dès le départ : le titre. Je n’ai jamais hésité, il était clair que « MUTATIS MUTANDIS » était exactement celui qui correspondait, qui manifestait ce qui voulait s’exprimer : il me fallait mettre en lumière quelque chose, et pour ce faire, il était nécessaire que d’autres aient changé. Mais au début, je ne savais pas vraiment quoi, et je peinais à relier concrètement mon récit à ce propos de fond qui m’échappait.

Ce ressenti est très problématique pour celui ou celle qui écrit ; je crois qu’il vient du fait que nous traversons une époque où tout exige de nous justification et/ou explicitation. Je sentais confusément qu’il me fallait trouver une forme de légitimation – d’alibi, presque – à ce que j’écrivais, autre que la simple volonté de raconter une histoire – ignorant un fait que je ne réaliserais que plus tard : une histoire n’est jamais rien que ça.

J’ai donc commencé à m’interroger sur le Conte, et la démarche s’est révélé plus complexe que je ne le croyais.

Pour comprendre ce que sont les contes, en tant que récits connus et éternellement répétés, et le Conte, en tant qu’entité d’imagination et de transmission vivante – je ne peux dire « littéraire », puisqu’il transcende la simple forme écrite –, ainsi que la raison de leur présence de toujours dans nos sociétés, nos cultures, notre inconscient collectif, je crois qu’il faut d’abord comprendre leur origine.

À cette étape, il est indispensable de différencier le Conte, le Mythe et la Légende.

Le Mythe explique et raconte la création/fondation de l’ordre des choses, du monde, de l’univers, de la réalité dans laquelle l’Homme évolue ; il parle de l’univers dans lequel nous évoluons.

La Légende fantasme l’Histoire, ou l’observe par le prisme des fantasmes et des désirs des peuples ; la Légende parle du passé et du regard qu’on porte dessus.

Le Conte, lui, agit comme un miroir tendu à l’humanité par sa propre main, une manière pour elle de se réfléchir, dans tous les sens du terme ; il exprime ce que l’Homme est à cœur, pour le pire et le meilleur. Il est l’expression de nos désirs et de nos peurs, ou plutôt, d’un désir d’effacer la peur : celle que l’humanité ressent depuis toujours face à sa propre impermanence, face au passage du temps et à la mort. Voilà pourquoi il nous accompagne depuis toujours, sous une multitude de formes au gré des époques et des civilisations, conservant cependant le même rôle.

J’ai longtemps confondu l’origine du Conte avec sa vocation. C’est seulement à force d’écrire sur le sujet que la réflexion a fait son chemin et depuis, ma pensée n’a cessé de se métamorphoser. Car aujourd’hui encore, je continue d’apprendre ce qu’est le Conte, ce qu’il cherche à nous dire.

Par le passé, j’ai cru plusieurs fois l’avoir « enfin » compris, l’avoir cerné : je faisais alors l’erreur de le concevoir comme un concept figé, monolithique, vrai ou faux, et le comprendre s’apparentait presque, alors, à un problème mathématique à résoudre. Chaque fois, pourtant, je finissais par me rendre compte que je n’avais fait que gratter la surface, obtenir une piste, voire que je m’étais complètement trompé.

J’ai, par exemple, longtemps cru à son aspect statique – c’était sûrement lié à ma rigidité d’esprit : penser une chose comme un concept fini et immuable ne peut entraîner qu’une appréhension figée de ce même concept.

Je croyais alors que la nature du Conte était celle d’un paradoxe : sous des apparences de métamorphoses constantes, l’essence de ce qu’il met en scène me semblait absolue et inaltérable, son mécanisme immobile et caractérisé par l’inertie. Ces deux facettes a priori opposées servaient en réalité la même raison d’être : celle d’un leurre destiné à repousser la peur de l’impermanence en nous donnant, le temps d’une histoire, d’une lecture, d’un moment « flottant », une impression d’éternité – le changement perpétuel ou l’immuabilité donnant, chacun à sa façon, l’espoir d’échapper à la fatalité.

Malgré les changements d’apparence et les transpositions ou transmutations, chaque élément du Conte me paraissait systématiquement rester ce qu’il était à cœur, peu importe les déguisements ou les apparences endossées : le changement n’était que superficiel. Le voyage – qu’il soit physique, métaphysique ou spirituel – me semblait toujours former une boucle éternelle, revenir inexorablement à son point de départ, où tout « rentre dans l’ordre » établi. Les personnages m’apparaissaient comme uniformes, imperméables à toute évolution : au lieu de la quête initiatique d’une identité, les expériences me donnaient l’impression de glisser sur eux comme l’eau sur les plumes d’un canard.

À force de pousser ma réflexion dans cette direction, j’avais cru avoir découvert le pourquoi de ce caractère « immuable » du Conte : le principe de destinée, auquel le monde des contes est entièrement soumis, niant tout libre-arbitre, tout hasard et toute temporalité effective. Ce que chaque chose, chaque personnage est destiné à être/devenir est décidé d’entrée de jeu par le Destin – qu’il reste vague ou soit incarné par des agents telles que les fées ou quelque volonté divine –, à peine les mots « il était une fois » ont-ils été prononcés.

Considérons la même histoire, racontée encore et encore sous différentes plumes, par différentes bouches, à différentes époques : si la forme varie, le fond reste toujours, essentiellement le même. De prime abord, les personnages restent fondamentalement ce qu’ils sont dès le moment de leur établissement, et ce jusqu’à la fin de l’histoire. S’ils changent, alors ils reviennent tôt ou tard à leur état premier, une identité gravée dans la pierre. Un prince reste prince, peu importe les formes par lesquelles il passe avant de retrouver forme humaine et couronne, et si l’histoire pousse à penser qu’une pauvresse peut devenir reine ou un laideron beau comme l’Amour, ce n’est que pour révéler à la fin qu’il s’agit de leur état originel, que la souillon était fille d’une reine oubliée, la mocheté ensorcelée par une fée jalouse. Dans les contes, on est ce que l’on est, et on le reste. Même l’ascension sociale n’est qu’une transposition de décor.

C’était du moins ce dont je m’étais persuadé. Ma conclusion était qu’en mettant en scène un monde entièrement régi par le principe de destinée, le Conte voudrait nous enseigner que le libre-arbitre est une illusion, que notre existence est déterminée par une myriade de causes que nous ignorons souvent et sur lesquelles nous n’avons pas prise ; que tout ce que nous pouvons faire est d’en prendre conscience, et décider que faire du temps qui nous est imparti avant qu’advienne l’inéluctable fatalité – la Mort.

J’avais résolu l’énigme : le Conte était un enseignement sur les notions de causalité et de déterminisme.

Sauf que, comme je l’ai évoqué plus haut, à force d’écrire et d’échanger avec d’autres sur le sujet, de confronter mes perceptions aux leurs et à ce que me révélait mon écriture, ma pensée a changé. Elle a muté.

J’ai réalisé que je m’étais trompé : le Conte est tout sauf statique. Je crois que si je l’ai cru, c’est parce qu’il est dans la nature humaine de vouloir « repartir à zéro », faire table rase du passé, et que le Conte – en miroir tendu à l’humanité – reproduit cet élan… du moins, en apparence. Car, comme dans la vie, le retour à « comme avant » est impossible, il n’est qu’illusion.

En réalité, dans les contes, rien n’est immuable, et tout y change perpétuellement – encore une fois, comme dans notre vie – : des personnages disparaissent, grandissent, vieillissent, changent de statut, de vie, sont estropiés, gagnent des fortunes, perdent des fortunes, sont transformés, vivent des épreuves, vivent des exils, des traumas, s’épousent, se fuient, se font du mal, se font du bien, se rencontrent, etc. … Toutes ces expériences impliquent non seulement des changements irrévocables, mais aussi des réalités déterminées par des causes extérieures à nous, hors de notre contrôle. Le conte ne le précise pas, évidemment, mais le lecteur le sait bien, et peut remplir les blancs de lui-même.

La vérité, c’est qu’il existe toujours une forme d’évolution, qu’on le veuille ou non. Ne serait-ce que parce que les personnages en rencontrent d’autres : quel plus grand changement dans une trajectoire, une vie, que les rencontres… ? Considérons les princes et les princesses finissant « heureux et avec beaucoup d’enfants » : quel changement plus radical que de passer d’un être seul à un couple, et/ou de devenir parent… ?

Peut-être que si le Conte donne cette impression d’immuabilité, c’est – encore une fois – en raison de sa nature de miroir. Ses personnages sont finalement très humains : comme nous, simplement, ils ne réalisent peut-être pas encore qu’ils ont été, sont ou seront affectés par les expériences. Je crois que, sous des apparences de retour au point de départ – qui constitue l’illusion des personnages/nos illusions –, le Conte nous dit, nous avertit justement sur cette impossibilité de revenir en arrière, de retrouver un état antérieur, d’effacer les changements survenus.

Dans les contes, les fées peuvent jeter un sort ou faire un don, mais il ne peut jamais être annulé : il peut seulement être modifié, altéré, transformé à son tour, ce qui oblige à accepter les conséquences, vivre dans l’espoir/l’attente d’un contre-sort, ou œuvrer à de nouveaux changements ou une forme de résolution.

On ne peut jamais annuler ce qui a été accompli, seulement faire au mieux avec la situation qui nous échoie, et la destinée des contes – comme la causalité dans la vie réelle – ne peut être évitée ou abolie une fois que les évènements ont été enclenchés : la seule possibilité est d’accepter passivement les évènements, ou bien d’altérer la course des choses à venir. Il reste toujours un recours, une voie pour courber, faire dévier, transformer la trajectoire sur laquelle nous ont mises des causes antérieures. Et même si tout semble fatalement devoir revenir au même point, celui-ci est malgré tout, forcément différent du point de départ : le temps, le vécu et les infléchissements par lesquelles les personnages/nous sommes passés pour y arriver nous ont forcément changé.

Cette possibilité d’infléchissement est justement le cœur du Conte.

Celui-ci nous dit qu’en dépit de tout, il est en notre pouvoir d’infléchir la destinée, de faire cesser les enchantements, d’établir/rétablir un équilibre. Un acte, parfois un simple mot, peut modifier le cours de notre vie. Dire « Je suis désolé, j’ai fait une erreur » ou bien « Je t’aime », par exemple, sont des actions en notre pouvoir à chaque instant, et peuvent faire dévier/infléchir le cours de notre existence.

Mais pour que cette possibilité nous appartienne, il est nécessaire d’exécuter une prise de conscience : celle du Temps, qui nous est imparti, qu’il nous reste et que l’on ne peut arrêter ; celle de la finitude/fatalité certaine et inévitable qu’est la Mort ; celle de l’illusion du libre-arbitre ; celle de l’impossibilité de revenir en arrière et d’éviter le changement.

À l’instar de ceux qui prétendent vouloir fixer une langue et son écriture, je suis longtemps passé à côté du fait que le Conte – comme une langue – est un matériau vivant, donc en constante évolution et métamorphose. Et que, par conséquent, ses définitions, aspects et sens sont pluriel. Et comme une langue, le Conte est un reflet de l’Humanité : c’est pourquoi il a toujours existé et changé avec elle, pourquoi les contes ne cessent d’être racontés et d’effectuer une mutation avec le temps. Je suis donc certain que l’avenir m’amènera encore à faire évoluer ma conception et ma compréhension du Conte : comme lui, mutatis mutandis, ma pensée ne cesse d’évoluer. C’est ce dont nous parlent les contes : le changement inévitable et irréversible, le fantasme du contrôle, le fait qu’il nous revient de faire cesser les illusions qui entravent notre lucidité.

Car c’est bien là le véritable sujet du Conte – la lucidité –, j’en suis aujourd’hui persuadé. Quant à son sens, son but, c’est – à l’instar de l’écriture, de la pensée ou de la langue – celui de « mutatis mutandis » : ce qui devait être changé – la perception de notre existence – a été changé – par les enseignements du Conte.

C’est sans doute de cette façon qu’il parvient à combler le désir dans lequel il trouve son origine : non en effaçant la peur ainsi que l’Homme le souhaiterait, mais en nous enjoignant à apprivoiser l’objet de cette peur, de manière analogue au memento mori.

Cependant, je crois que ce désir d’annuler/faire disparaître la peur plutôt que la confronter est si puissant, qu’il nous rend souvent aveugle et sourd à ce que le Conte nous dit réellement, nous poussant à l’utiliser, trivialement, à la manière d’un écran sur lequel projeter ce que nous désirons y trouver : une solution/pensée magique. Nous répétons et nous nous répétons à l’envi ce que nous voulons/désirons croire, plutôt que ce qui est.

C’est d’ailleurs flagrant dans l’expression « vivre un conte de fées », qui revient en réalité à vouloir vivre selon ce que nous désirons voir, trouver dans les apparences superficielles du Conte. Mais c’est ignorer, ne pas écouter son véritable message. Car « vivre un conte de fées », voilà le véritable leurre : c’est se rechercher/se conforter dans l’illusion, plutôt que de prendre conscience de quoi est faite notre existence et faire ce qui est en notre pouvoir afin de parvenir à l’équilibre et à la paix.

J’ai envie de dire que nous avons fait des contes de simples histoires de grand-mère ; mais les fables et les anecdotes que les aïeux transmettent aux générations suivantes recèlent toujours une forme de sagesse. Je dirais donc, plutôt, que nous avons retiré aux contes/au Conte leur substance pour en faire de simples amusements, de simples décors sans contenu réel, sans réflexion ou subversion.

La locution latine « mutatis mutandis » exprime le fait que ce qui devait être changé l’a été.

Ce n’est qu’après avoir choisi ce titre – que j’ai toujours tenu comme bon et vrai –, entamé l’écriture de mon roman et ce long processus de réflexion sur la nature du Conte, que j’ai finalement compris que c’était là, exactement, que résidait le but de mon travail. Il y avait des choses à changer la perception que nous avons des contes/du Conte, et c’est désormais animé de cette foi – et non une certitude ; car comme je l’ai dit plus haut, je n’exclus pas que mon cheminement de réflexion puisse connaître un autre doute, un autre changement radical – que j’ai poursuivi l’écriture de MUTATIS MUTANDIS.

Mais pour ce faire, me fallait dissiper les apparences et les mirages desquelles s’habille le Conte, que l’on semble préférer à leur sens plus profond. : j’ai donc décidé de retourner le miroir, et de pousser à l’extrême cette lucidité à laquelle le Conte nous enjoint en le faisant passer par le prisme de ses propres enseignements.

À quoi ressemblerait le monde des contes si nous tentions de voir au-delà des apparences ? Si la destinée n’était que l’interprétation d’une causalité ignorée de tous ? Si, bon gré mal gré, les illusions des personnages sur le Temps étaient dissipées ? Quelle identité forgerait leur vécu, et les irrévocables changements qu’il apporte ?