Sur les costumes – Extrait du journal de Gianni di Lorena

Les costumes vont jouer un rôle-clé dans la mise en scène de MUTATIS MUTANDIS. J’ai rencontré aujourd’hui les deux co-directrices du département concerné, et j’ai eu la joie, le soulagement, de me rendre compte que nous sommes accordés au même diapason. 

Nous savons tous trois que le vêtement occupe une place très importante dans nos vies et nos sociétés, depuis toujours, et ce indépendamment de leur aspect pratique. En tout lieu et en tout temps, comme j’ai pu moi-même le les habits jouent un rôle social et culturel prépondérant. Non seulement ils définissent aux yeux du monde extérieur notre appartenance à divers milieux, mais participent de notre identité. Par la manière dont une personne est vêtue, nous déterminons – ou croyons déterminer, souvent en fonction de ce qu’elle veut donner à voir, consciemment ou pas – tout un ensemble d’informations sur elle, des plus générales aux plus ridicules, tel que son cercle socio-culturel, sa richesse, son métier, son sens de la mode, son orientation sexuelle ou politique, etc. Peu importe que ces renseignements soient vrais ou non : le fait est nos vêtements constituent une grande partie l’image de que nous renvoyons, quand ceux des autres influencent grandement le jugement que nous portons sur eux. Ils nous révèlent autant qu’ils nous cachent, nous définissent autant qu’ils brouillent nos contours, servent autant à nous protéger qu’à revendiquer. Je ne veux pas dire que si nous vivions totalement nus, nous serions tous sur un pied d’égalité, incapables de ségrégation, de compartimentation et de jugement ; mais nos accoutrements ajoutent une couche supplémentaire de complexité aux rapports sociaux. Étudier l’évolution de la mode et du vêtement, c’est étudier l’évolution d’une société : selon une époque donnée, le vêtement est révélateur de réalités sociales, culturelles, commerciales, technologiques, géographiques, agricoles, artistiques, politiques, artisanales, et j’en passe.

Mais ce qui m’intéresse ici – c’est pourquoi j’ai tenu à superviser tous les aspects de la mise en scène, y compris et surtout les costumes – est la puissante capacité d’évocation du vêtement. Pour les arts du spectacle, cette faculté est cruciale, a fortiori lorsque l’on se place selon un point de vue historique. Le costume de scène sert de guide, nous donne immédiatement un contexte. Peu de gens sont capable de déterminer précisément l’origine temporelle et spatiale d’une tenue, hormis les passionnés et les spécialistes de la question, j’en ai bien conscience. Mais ce n’est pas grave. L’important est l’impression, ce flou des temps passés issu des représentations, des tableaux, des évocations de telle ou telle époque que nous avons pu croiser au cours de notre vie. Grâce à des costumes historiquement renseignés, ce flou se dissipera peut-être enfin, un peu, dans l’imagerie mentale des spectateurs.

Lors de mes recherches, j’ai tenté de m’intéresser aux vêtements de l’entièreté des époques et des lieux évoqués dans MUTATIS MUTANDIS, mais je me suis vite rendu compte que la tâche était impossible. Non seulement j’ai manqué de temps et de quiétude, ne pouvant m’éloigner très longtemps de Côteau-Muet, et même alors, comment travailler efficacement lorsque l’électricité est régulièrement coupée et que je suis obligé de me cacher dans les tunnels qui courent sous la ville ? mais surtout, le fait est que le Ponant – et les autres continents, d’ailleurs – regorgent de pays et de cultures, et donc de modes, qui ont coexisté en évoluant et en s’influençant les unes les autres au fil du temps. Sans compter que, dans un même lieu et à une époque donnée, l’habillement ne prend pas le même aspect selon le milieu social. Documenter tant de savoir est le travail d’une vie. J’ai donc fait de mon mieux, en décidant de réduire mon champ de recherches aux modes vestimentaires apparaissant concrètement dans les pièces de MUTATIS MUTANDIS – quelques facettes seulement, car une même mode se décline toujours en un éventail de possibilités.  Ce pan de la mise en scène sera de toute façon affiné par l’expertise de mesdames Caroline et Nicole, dont c’est le métier.

Il est intéressant de noter une chose en particulier, cependant, qui a prodigieusement piqué mon intérêt au cours de mon étude : c’est combien j’ai retrouvé que les modes du Ponant et de l’Europe présentent de troublantes similarités. Et si leurs évolutions, notamment dans le temps, ne sont pas tout à fait le reflet l’une de l’autre, elles partagent de manière remarquable de nombreux points communs. La chose n’aurait pourtant pas dû m’émouvoir, au regard de ce que je sachant que tout ce qui existe, ici ou ailleurs, se reflète à l’infini dans les innombrables facettes du prisme des possibles (voir mes notes : Des variables et leur origine, IV.51).

Mais ce n’est pas le sujet ici. Revenons-en à l’Histoire.

Jusqu’aux environs de 2300 du Temps-Naguère, les modes du Ponant restent globalement cloisonnées dans leurs cultures respectives. C’est alors qu’explose une pratique parmi les jeunes générations de l’aristocratie du Ponant Occidental : le Grand-Tour, consistant à effectuer à l’orée de l’âge adulte un long voyage à travers les différents pôles culturels du continent en vue d’étendre ses horizons. Cette nouveauté va entraîner d’importants échanges entre les royaumes ponantins, et notamment l’accélération de l’évolution des modes. Il serait légitime de penser que cette perméabilité nouvelle aurait donc pour résultat un brassage culturel, poussant les états à se montrer moins refermés sur eux-mêmes. Mais il faut bien se rendre à l’évidence : ça n’a pas été le cas.

Le Ponant a pourtant connu deux périodes de mélange des cultures par le passé. L’une durant les premiers temps du Réaume, près de deux mille ans auparavant. L’autre, plus brève, au sortir des Guerres de Désunion, une conséquence du Voile d’Aphrodite. Mais à chaque fois, il semble que les ponantins ont tout simplement fini par oublier, que quelque chose a davantage alimenté leur instinct de division que leur volonté d’harmonie. La première fois, ce comportement a mené à l’effondrement du Réaume et l’entrée du monde dans cinq cents ans de guerre. La seconde, plus subtile, a suscité chez les hommes, à mesure que l’influence du Voile d’Aphrodite diminuait, une incapacité à s’intéresser, voire même à se souvenir, de ce qui se trouvait au-delà de leurs frontières.

Ainsi que je l’évoquais plus haut, l’histoire des modes est un reflet de l’Histoire. Dans le cas du Ponant, si l’on constate une homogénéisation vestimentaire plus ou moins complète au début du Réaume à travers tout le continent, les particularismes de l’habillement en fonction de ses différentes régions et cultures ne font que se renforcer jusqu’à la Désunion. Celle-ci marque une rupture drastique donnant lieu à une sorte de « vide de mode » – écho de l’arrêt global du progrès, voire à la régression que subissent les sociétés –, un vide dans lequel le vêtement reprend uniquement sa fonction basique de protéger ou de cacher. Puis à la tombée du Voile, durant la cinquantaine d’années que dure son acmé, les modes semblent – je dis bien « semblent », car peu de choses sont certaines concernant cette période – s’unifier à nouveau, ou plutôt disparaître, les ponantins passant apparemment le plus clair de ce temps nus comme des vers, ou peu s’en faut. Enfin, lorsque le don d’Aphrodite se met à dépérir, on assiste à un nouveau cloisonnement des cultures, et les modes suivent le mouvement.

Ce n’est plus une réalité de nos jours, évidemment, avec la globalisation que nous connaissons. Sinon, les voies de chemin de fer ne traverseraient pas le continent, les aérostats ne traverseraient pas son ciel quotidiennement, les lignes de télégraphes et de téléphone – enfin ! – ne relieraient pas tous les pays entre eux.

Mais voilà : il s’est passé quelque chose durant cette seconde période de « compartimentation », quelque chose que la plupart des gens ignorent, qui a progressivement pris la place laissée vacante par le Voile d’Aphrodite allant s’estompant. La pratique du Grand-Tour n’a pas suffi, et malgré les déplacements de personnes entre les royaumes, ceux-ci sont restés indifférents au reste du monde pendant plus d’un siècle, jusqu’à dissipation complète du Voile. Peut-être que ce qui a pris la place du don divin est en réalité ce qui l’a étouffé, réduit à néant. Peut-être que la grâce de Vénus n’était pas censé disparaître. Mais si le Voile était une force d’attraction rassemblant les choses et les êtres, alors cette autre puissance devait être son exacte opposé : une force ouvrant le vide entre eux, et qui n’a cessé de le faire grandir au cours de cette période.

Encore une fois, tout ça n’est plus d’actualité et les choses sont rentrées dans l’ordre, ou le monde ne serait pas tel qu’il est aujourd’hui. Et pourtant, à présent je sais que c’est vers 2420 que tout a changé et que2

  1. Le dossier référencé ici par G. d. L. reste à ce jour introuvable. ↩︎
  2. Cette section du journal de G. d. L. s’arrête brusquement ici, comme s’il avait été interrompu et n’avait jamais repris sa rédaction, ou que la suite avait été effacée. ↩︎