De l’histoire de l’habillement et de la condition féminine – Extrait du journal de Gianni di Lorena

À l’époque où se déroulent les évènements recensés dans MUTATIS MUTANDIS, le vertugadin et ses variantes sculptent la silhouette des femmes de nombre de pays du Ponant depuis un bon siècle déjà. Ce que beaucoup ont oublié, c’est que toutes ces modes découlent d’un accessoire en particulier, une relique du temps de la Désunion : le guardamante. Plus qu’une pierre blanche et un jalon essentiel de l’évolution de la toilette féminine, ce jupon archi-structuré représente, selon mes propres théories, un outil déterminant non seulement dans la longue histoire de l’émancipation de la femme, mais aussi dans la déconstruction de la société qui les a considérées à peine mieux que des objets durant cinq cents ans.

Cette entrée de mon journal a donc pour but de résumer cet historique ainsi que mes hypothèses, afin de contextualiser le répertoire que j’ai établi des supports de jupe en usage dans le Ponant de MUTATIS MUTANDIS, soit entre les décennies 2370 et 2410 au Temps-Naguère.

Comme je l’ai mentionné dans une autre entrée (voir Histoire de la braguette1), les historiens sont aujourd’hui tous unanimes pour dire qu’après avoir longtemps stagné, les sociétés de la Désunion ont connu de nombreux bouleversements à la fin de cette longue période de guerres. Dès les environs de 1850 au Temps-Jadis, on observe une stabilisation des frontières et des entités politiques du Ponant – sans que ça n’empêche ses peuples de continuer à se taper dessus allègrement –, permettant une centralisation et un regroupement des populations, l’apparition de plus importants centres urbains, l’essor de nouvelles technologies et plus largement, l’émergence de nouvelles idées. En cessant de passer leur temps à survivre, les Ponantins en ont davantage pour penser : ce siècle voit la montée en puissance et en indépendance des couronnes vis-à-vis du pouvoir pontifical, et un recul de l’emprise de l’Église sur les consciences, jusque-là presque absolue.

L’une des conséquences de ces changements, ou du moins l’une de leurs prolongations, est la transformation de l’habillement au sein des élites – le même mouvement aura évidemment un long train de retard parmi le peuple –, à commencer par celui des hommes. Une fois la bride religieuse relâchée, il ne faut guère de temps aux mâles pour chercher à projeter leur idéal de virilité aux yeux du monde. Le masculin étant alors indissociable de l’exploit militaire, les hommes cherchent à faire état de leurs prouesses par le biais de la silhouette qu’on leur associe : le vêtement se raccourcit, s’ajuste, se rembourre, se met à mouler ou exagérer les formes, et plus généralement à dévoiler ce à quoi ressemble le corps que l’on a caché sous des métrages d’amples étoffes jusque-là. Face à cet étalage au masculin, le costume féminin suit fatalement la mouvance : ces dames délaissent alors les guimpes et les vieux surcots sans grâce au profit de nouveautés telles que la cotte-hardie, apte à épouser le moindre de leurs contours.

Dans son aveuglement sélectif, l’Église prend évidemment et uniquement les femmes dans sa ligne de mire, estimant que si péché il y a, il est forcément venu de ce côté-là pour attirer les hommes hors du droit chemin. C’est, après tout, une caractéristique toute femelle depuis l’époque du Jardin d’Éden, personne ne l’ignore ni ne songe alors à remettre cette vérité en question. L’idée arrange d’ailleurs bien les hommes, encore et toujours démunis, voire paniqués à l’idée de la révélation du corps féminin. Pour une partie des historiens ayant étudié la question, c’est donc en réaction à cette épidémie d’impudeur – toute féminine – qu’apparaît vers 1870 dans les royaumes ibériques, restés les plus religieux, un habit voué à contrer cet outrageux relâchement des mœurs : le guardamante.

Ancêtre de tous les supports de jupes du Ponant, cet étonnant jupon structuré n’a pas encore la silhouette dont s’affubleront des siècles plus tard les courtisanes de Colombine, ainsi qu’elles apparaissent dans le premier acte de ma pièce Pavane des Fées Sans-gêne, lorsqu’il se fait le pavillon des amours secrètes, tanguant et oscillant avec grâce et légèreté autour des hanches des belles de la lagune ou des patriciennes ausoniennes, en évoquant le doux balancement d’une gondole. Le guardamante est alors fait de lin et de tiges de fer, et sa forme parfaitement circulaire, plate sur le dessus, donne à l’ensemble l’aspect d’une espèce de gros tambour. Le corps-à-baleines n’a pas encore été inventé : un petit bourrelet de tissu est donc noué sur les hanches afin de fournir un support au poids de l’engin, porté attaché autour de la taille par-dessus la chemise, tout comme le seront les divers supports plus tardifs.

Par-dessus ce harnachement est passée une simple cotte, et puis un surcot de tissu précieux. Les manches de ce dernier sont si longues qu’elles nécessitent d’être retroussées plusieurs fois sur les avant-bras et attachées ensemble sur les reins afin de former une sorte de traîne. Certains disent que cet élément du costume visait à rappeler symboliquement la chaîne de la servitude attachant la femelle au mâle selon la loi divine, ordre naturel que l’Église comptait alors fermement réimprimer dans les esprits. Pour parfaire ce costume, en une marque d’opprobre féminin autant qu’une preuve de modestie, la gorge et les cheveux sont entièrement couverts par des linges – un ensemble formé d’une guimpe et d’un voile – maintenus sous la forme de deux cornes, de sorte que personne ne puisse oublier que la Femme est depuis toujours l’instrument favori du Malin.

La partie la plus étonnante de cet ensemble est cependant un énorme disque de tissu attaché autour de la taille, assurant l’ajustement du surcot et s’étalant sur la surface plane formée par le guardamante. Appelée bandeja – « plateau » – dans sa région d’origine, elle deviendra dans les pays françois le « platel » ou l’« assiette ». Semi-rigide, cette pièce est constituée d’une épaisse étoffe tissée, renforcée de bougran, entièrement rebrodée de scènes historiques, religieuses ou de blasons familiaux. Certains récits et quelques très rares portraits qui nous sont parvenus font même état de certaines bandejas serties de joyaux ou de perles. Destinée à exhiber la richesse de celle qui la portait – ou plutôt celle de son époux –, elle allait avec le temps s’agrémenter de pans qui recouvriraient peu à peu ceux du surcot, transformant les femmes en véritables tapisseries ambulantes.

Cette mode étrange, l’Église trouve bien entendu le moyen à la fois d’en faire l’éloge et de la fustiger. Selon les sources sur lesquelles s’appuient la plupart des chercheurs, la destination première du guardamante est littéralement d’enfermer la femme dans un enclos la suivant où qu’elle aille, permettant de toujours garder une distance entre elles et les hommes afin de décourager la concupiscence. La bandeja doit faire d’elles la vitrine de l’opulence de leur maison et de leur époux par l’exhibition de leurs couleurs, leurs armes ou en illustrant les hauts faits de leur histoire. Ayant choisi de les rendre responsables de toutes les dérives morales reflétant leur perte de pouvoir, les autorités religieuses accueillent donc d’abord à bras ouvert l’invention du guardamante… avant de faire volte-face quand les premières rumeurs pointent le bout de leur nez.

Comme à chaque fois qu’un changement de mode étend la place prise par le vêtement autour du corps de la femme – notons au passage que lorsque c’est l’inverse se produit, on la taxe d’impudeur, lui laissant très peu de marge de manœuvre entre ce qu’elle peut faire et ne pas faire –, les mêmes médisances refont surface. D’abord, on les accuse d’être vaniteuses, dépensières et superficielles, car il va sans dire que ces tenues nécessitent une quantité faramineuse de tissu et un important travail de couture, rendant l’ensemble extrêmement onéreux. Et puis quand ce n’est pas suffisant, on brandit l’idée que si ces jupes sont si larges, c’est pour que les jeunes filles et les épouses y dissimulent leurs amants ou pire que tout, leurs grossesses illégitimes. Le guardamante n’échappe pas à la règle, car le clergé, qui n’en est pas à une contradiction près, souhaite en ce temps-là encourager la conception d’enfants, oui, mais pas celle de bâtards. Peu importe si l’ajustement de ce costume ne laisse aucune place pour un ventre gravide : la prêtraille et les critiques n’en démordent pas. On ignore toujours aujourd’hui quel était le premier nom de cet engin, mais les rumeurs lui donnent à ce moment celui qui passera à la postérité, que l’on peut traduire littéralement par « protecteur, gardien de l’amant ».

À mon sens, cette appellation est un indice révélant qu’une forme de prémonition collective vis-à-vis du Voile d’Aphrodite est à l’œuvre durant ce dernier chapitre de l’histoire de la Désunion. Il suffit de comparer le guardamante à une invention similaire apparue en Espagne au XVIIe siècle : le guardainfante (voir mes notes : Des variables et leur origine, IV.22). Si cette dénomination met l’accent sur les grossesses illégitimes et révèle une préoccupation quant à la transmission du patrimoine, « guardamante » met en revanche l’emphase sur l’infidélité conjugale ou la perte de virginité avant le mariage, et plus généralement sur une dégradation de la vertu par un comportement licencieux. Encore une fois, je m’interroge : l’humanité pressentait-elle déjà inconsciemment l’avènement du Voile, tel un écho ou une onde propagée à travers le passé… ?

Nous ne le saurons jamais, mais La pensée me travaille.

D’une nature plus concrète, une autre question se pose dès lors que l’on considère l’entrave et le poids non négligeable que devait représenter le guardamante dans cette première itération. Comment donc les femmes – du moins celles d’assez noble naissance pour y avoir droit – ont-elles pu supporter un tel harnachement, tous les jours, jour après jour ?

Beaucoup choisiront de penser qu’elles n’ont tout simplement pas eu le choix. Je l’ai évoqué plus haut, la plupart des historiens sont unanimes : si personne n’a réussi à découvrir l’origine exacte de cette mode, l’hypothèse la plus généralement acceptée est que le guardamante a commencé d’être imposé aux femmes par les hommes qui avaient réalisé et ne pouvaient accepter qu’un gain de liberté égal au leur s’accompagne nécessairement d’une émancipation de leur contrôle. Sautant sur l’occasion de reprendre les rênes du discours social, l’Église avait alors fait du guardamante le fer de lance d’un soubresaut réactionnaire face aux relâchement des mœurs, avant que cette décision ne se retourne contre ses intérêts lorsqu’avaient émergé les rumeurs ayant donné son nom à l’engin de répression.

C’est en tous cas l’histoire que suggèrent de manière écrasante et unilatérale les sources de cette époque. Mais voilà : ces sources, tout comme la compréhension et les théories qui en découlent, sont toutes le fait des hommes. Aucun support contemporain de l’usage du guardamante qui soit de la main d’une femme n’a été retrouvé. Nous n’avons que le point de vue des mâles, de leurs autorités cléricales, tandis que parmi les historiens ayant travaillé sur le sujet ne se trouve là aussi, sans surprise, aucune femme. Il est donc aisé de penser que l’explication la plus évidente est la plus probable est que celles-ci ont subi passivement une nouvelle lubie des hommes. Ce n’est pas mon avis, et je suis intimement persuadé que ce sont elles-mêmes qui ont lancé cette mode afin de se protéger comme elles le pouvaient.

Il faut bien comprendre que le Ponant de la Désunion n’est pas qu’un monde de guerre et de bigoterie : la vie y est froide, incertaine, dure et impitoyable, y compris au sein des classes sociales dominantes, et d’autant plus pour qui n’est pas un homme. S’il est vrai que la femme a souffert du joug patriarcal à travers l’Histoire, le temps de la Désunion porte cette réalité à son paroxysme. Durant cinq siècles, elle n’est guère différenciée du meuble ou de l’animal que par sa capacité à produire des enfants – à savoir des héritiers, de la main d’œuvre et des soldats. Il est rare que d’autres paramètres que sa fertilité et son obéissance soient pris en compte pour lui donner de la valeur. Même sa beauté reste longtemps pour elle un sujet de crainte supplémentaire plutôt qu’une arme ou un outil à exploiter quand elle n’a rien d’autre : les autorités religieuses en font un signe de vanité et de tentation, tandis que la population masculine séculière n’y voit qu’un objet de convoitise à posséder, utiliser et consommer. En un mot : plus qu’à aucun autre moment de l’Histoire, la vie des femmes ne tient qu’au bon-vouloir des hommes. Être maltraitée, battue, violée, torturée ou assassinée sont des risques constants, que l’on soit reine ou paysanne.

Il est donc aisé d’imaginer quel retour de feu, quelle violente répression ont dû subir les premières à tenter de suivre l’exemple des hommes en délaissant leurs amples robes informes pour les moulantes cotte-hardies. Dès lors que l’on considère cette facette très concrète des sociétés de la Désunion, l’hypothèse que les femmes puissent avoir mis au point et répandu une mouvance qui en apparence les assujettissait – en laissant croire aux hommes que l’idée venait d’eux – pour en réalité maintenir une forme de « rempart » physique et moral autour de leur personne, cette hypothèse est loin d’être ridicule. Oui, bien sûr, ce costume devait être très contraignant ; mais à situation désespérée, solution désespérée. La couture est alors l’un des seuls espaces d’expression des femmes, et je pense qu’elles n’ont pas hésité à s’en emparer. La suite de l’histoire du guardamante, je pense, ne peut qu’abonder en ce sens.

Dès son apparition, et d’abord grâce à l’influence tentaculaire de l’Église – seule capable de toucher les quatre coins du continent –, le guardamante se dissémine peu à peu hors des cours d’Ibérie en dépit des batailles toujours d’actualité, si bien que vers 1930 au Temps-Jadis, il est présent dans tout le Ponant. Nommé wheel of virtue – « roue de vertu » – en anglois, il devient le kleidzaun – « robe-barrière » – dans les pays germaniques, le szövetvár – « château de tissu » – dans les régions magyares du Ponant Central, et le fortin-galant, ou simplement fortin en françois.  À cette même période, les pans de la bandeja prennent tant d’ampleur que la pièce constitue une jupe à elle toute seule.

Profitant de cette situation unique, tant en terme de place disponible que de portée géographique, les dames de haut rang se mettent à exécuter elles-mêmes les tapisseries qui la constituent, prenant le contrôle d’une voix qui leur était niée jusque-là. Le tissage, bien entendu, a toujours été une activité recommandée par le clergé, tant pour les vilaines que pour les femmes de la noblesse, aussi accueille-t-il la pratique d’un bon œil, du moins au départ. Car en s’accaparant le seul biais par lequel on les autorise à s’exprimer, les femmes ont transformé le guardamante en un espace où distiller leurs idées – parfois révolutionnaires –, leurs valeurs et leurs revendications. Au lieu des blasons familiaux et des conquêtes de leur seigneur, c’est désormais l’histoire de Telle-Que-l’Eau, ou la vie d’une grande mathématicienne des temps antiques, ou bien encore une doctrine philosophique à laquelle elles affichent leur soutien, qui se déroulent sur leurs robes à la manière des enseignements de la Bible sur les vitraux des églises.

Le meilleur exemple connu est sans doute la fameuse Città delle dame – « cité des dames » –, une tapisserie de bandeja réalisée par une ausonienne du nom de Cristina da Pizzano et qui, bien que détruite de son vivant, est maintes fois citée et décrite par des pontes de l’Église comme exemple de perdition féminine, lui assurant de facto de traverser le temps plutôt que de sombrer dans l’oubli. Da Pizzano semble avoir été l’une des très rares femmes de son époque à avoir eu accès au même niveau d’éducation qu’un homme, ce qui n’est pas peu dire. Très active dans sa défense du droit des femmes, ce trait lui vaut d’être écartée de la manière la plus efficace qui soit après l’exécution pure et simple : elle est enfermée dans un couvent pour le restant de ses jours. On peut voir Cristina représentée portant sa « cité des dames » sur plusieurs enluminures remarquablement détaillées de l’un des rares manuscrits de cette période qui nous soient parvenus intacts. L’histoire de Cristina da Pizzano est remarquable à bien des égards, surtout lorsqu’on sait que (voir mes notes : Des variables et leur origine, III.83).

Dès cette époque, le terme de « guardamante » renvoie non seulement à la structure donnant leur imposante forme aux jupes, mais également au costume dans son ensemble. C’est pourquoi il est nécessaire de s’intéresser à ce dernier, dont l’historique est intrinsèquement lié à la fois à celui du fameux jupon, mais aussi – et peut-être surtout – à une forme d’émancipation féminine.

Ce que l’on peut dire, c’est que grâce au guardamante, la femme atteint son but : elle commande désormais l’attention où qu’elle se trouve, étant enfin, indéniablement vue. Ce qui n’est bien sûr pas au goût des hommes, que dès lors elle relègue et repousse en périphérie de son espace personnel. Les ecclésiastes ont beau pousser des hauts cris, vomir sur la vanité femelle et brandir des menaces de damnation éternelle, son pouvoir et l’effet de la moraline sur les esprits ponantins faiblit depuis trop longtemps déjà. Ayant réussi à passer un pied dans l’embrasure de la porte, et comptant bien ne plus lâcher un pouce de terrain, les femmes n’avaient donc pas perdu de temps avant d’en introduire un deuxième. Cette nouvelle étape dans le regain d’existence grâce à la mode a cette fois pour objet la réappropriation d’une autre cible classique de l’ire de l’Église et éternelle victime de la domination masculine : leur chevelure.

Comme l’interdiction de se montrer tête nue en public pèse sur les ponantines depuis plusieurs siècles déjà, c’est un bizarre couvre-chef originaire des pays germanique qui leur permet de contourner ce nouvel obstacle : le flinderhaube – « coiffe à paillons ». Quelques années à peine après l’adoption à l’échelle continentale du guardamante, il se répand comme une traînée de poudre. Dans sa forme originale, cette coiffe ressemble à une sorte de résille ou de bonnet couvrant entièrement les cheveux de piécettes d’or, censé faire montre de la richesse et de la prodigalité de l’époux ; par ce biais, les femmes trouvent moyen de se créer une forme de capillarité artificielle à la manière des perruques. Une fois à la mode à travers le Ponant, le flinderhaube évolue cependant pour prendre la forme d’une espèce d’imposante coupe au bol recouverte de centaines de petites médailles dorées, rembourrée et soutenue par une structure de lin et d’osier. Tintant et miroitant au moindre mouvement, décoré de fleurs en tissu, de rubans ou de bijoux, cette coiffe étincelante suscite de la part de l’Église une indignation plus vive encore que les précédentes incartades féminines. Hélas pour elle, son poids dans la balance est de plus en plus léger face à celui des dames de la noblesse et de sang royal, qui règnent désormais sans partage sur les modes du Ponant.

La trajectoire somptuaire du flinderhaube participe d’une volonté générale d’ostentation auquel n’échappe pas le guardamante, qui, de rempart austère, se métamorphose peu à peu en opulent palais. Toujours plus somptueux, toujours plus vaste, ses proportions deviennent grotesques. Se bombant dans sa partie supérieure, il prend avec le temps une forme vaguement elliptique, ou parfois même carrée, s’embellissant de brocarts lourds et coûteux, et de tant d’ornements et de bijoux que peu avant la tombée du Voile d’Aphrodite, les femmes évoquent de luxueux reliquaires – difficilement – ambulants.  À présent ouverte sur le devant, la bandeja laisse apparaître une cotte plus riche que jamais, au buste orné d’un large plastron de fourrure et d’orfèvrerie, tandis que son col descend si bas qu’il couvre à peine les seins. Et si un parfait ajustement des manches a remplacé leur ancienne taille démesurée, la bandeja s’agrémente maintenant d’une traîne, si longue qu’elle doit être repliée et attachée au col de la cotte par des troussoires. Guimpes et voiles d’autrefois sont à nouveau abandonnées, le cou et le décolleté étant désormais les seules parties du corps à ne pas être sertis dans une armure de tissu. Ceci représente l’ultime mutation du guardamante au Temps-Jadis, et la dernière époque de l’Histoire où il est activement porté à travers tout le continent.

L’œil moderne jugera certainement monstrueuse une mode associant sans vergogne tant d’éléments disparates. Force est de constater, cependant, que ce n’est pas la première fois à travers les histoires de l’humanité que plusieurs styles très différents entrent en collision. Considérons, par exemple, les toilettes féminines en vigueur à la cour anglaise au tournant du XIXe siècle, mélangeant les encombrants paniers hérités du XVIIIe et des longilignes silhouettes inspirées de l’Antiquité en vogue à ce moment-là, pour donner aux femmes l’allure d’énormes bonbonnières. Ou le guardainfante du XVIIe siècle espagnol, une mode figée dans le temps, qui semble se gonfler et se distordre pendant un bon demi-siècle sans jamais céder aux nouvelles mouvances prisées ailleurs ; l’esprit fin ne manquera pas de noter, d’ailleurs, une ressemblance troublante entre les longs péplums circulaires des corsages espagnols, et les premières bandejas ponantines.

Si l’on observe un instant le guardamante sous un angle différent, il est possible d’y voir comme un syncrétisme de modes d’ici et d’ailleurs. Je crois fermement à une sorte « d’imagination humaine collective » dans laquelle l’homme puise à travers l’espace et le temps, depuis toujours et pour toujours. Ainsi, le flinderhaube ponantin au Temps-Jadis n’évoque-t-il pas à la fois les coiffes du même nom portés à Nuremberg au XVIIe siècle, les perruques dont les princesses espagnoles se paraient à la même époque, et celles des reines de l’Égypte des pharaons ? Les fameux plis « Watteau » des robes à la françaises qui se font l’incarnation du XVIIIe siècle en Europe, et ceux tout à fait semblables des audacieuses robes à la françoise de la Nouvelle-Mode au Pays d’Oyl, ne sont-ils pas tous deux des échos de l’immense traîne rattachée aux épaules des guardamantes tardifs ? De même façon, les vastes manches en entonnoirs dont les revers sont retroussés par-dessus les coudes, caractéristiques des robes anglaises et françaises de la première moitié du XVIe siècle, ne rappellent-elles étonnamment pas les manches-traîne des tout premiers guardamantes ? Et ces voiles maintenus sous forme de cornes voués à damner les femmes de leur vivant, ne préfigurent-ils pas les escoffions et les gazes architecturées qui seront à la mode un siècle plus tard dans les pays françois, tout comme ceux dont les femmes se coiffent aux XIVe et XVe siècles en Europe ? C’est comme si toutes ces modes s’appelaient et se répondaient, se souvenaient ou se prédisaient l’une l’autre, ou peut-être bien encore se rêvaient depuis l’autre côté du miroir (voir mes notes : Des variables et leur origine, IV.24).

À la fin de la Désunion, les femmes du Ponant sont donc plus entravées que jamais, mais commandent sans conteste l’attention en obligeant le reste du monde à ne pouvoir ignorer leur présence. Incarnation de leur volonté de prendre davantage de place, dans tous les sens du terme et dans tous les sens tout court, le guardamante ne laisse pas le choix aux hommes d’y adapter jusqu’à leur architecture. Cette reconquête sans violence a fait son chemin si doucement, si discrètement, que ceux-ci se retrouvent comme des éleveurs réalisant un beau matin que, sans qu’ils ne sachent comment, leur bétail se trouve à présent attablé avec eux dans la salle à manger et font la discussion sur un pied d’égalité, comme si de rien n’était.

Pourtant, lorsque le Voile d’Aphrodite balaie le monde en 1982, guardamante et flinderhaube sont abandonnés en un éclair, devenant du jour au lendemain des reliques de Jadis tandis que le monde entre dans Naguère. Pendant trois cent ans, tout support de jupe reste absent de la garde-robe féminine du Ponant qui leur préfère d’abord la tenue d’Ève, puis les amples houppelandes, les longues robes traînantes et les voiles diaphanes. La brève prédominance du guardamante semble n’avoir été qu’un rêve, une aberration dans l’histoire du vêtement, de même manière que la période de quasi nudité qui la suit, au point qu’il soit légitime de se demander à nouveau s’il n’existe pas de lien de corrélation. Le fait est que la façon de se vêtir avait déjà commencé à évoluer avant que ne surgisse la nécessité du guardamante. Ce dernier n’a été qu’une anomalie sur le chemin de cette évolution, si bien qu’après sa disparition et cinquante années de dépouillement idyllique, les femmes ont simplement repris, sans doute, la voie des derniers vêtements qui avaient été les plus à leur goût et les plus agréables à porter.

Bouclant la boucle de l’éternel recommencement des modes, le support de jupe finit néanmoins par revenir en force près de trois cents ans plus tard, et c’est dans les royaumes ibériques, son berceau, qu’il effectue sa renaissance. Sans doute directement inspirée du guardamante qui a survécu dans ces pays sous forme de costume de cérémonie extrêmement formel, apparaît donc vers 2250 comme une version simplifiée et modernisée de celui-ci : le verdugado. Considérablement moins lourd et encombrant que son ancêtre, mis en forme par une série de cerceaux d’osiers plutôt que de fer, cette première itération du vertugadin a la forme d’une cloche étroite, presque un cône, s’évasant jusqu’au sol depuis les hanches de la dame.

C’est cependant au tournant du siècle suivant que ce support prend réellement un nouveau souffle à travers le Ponant, probablement avec l’apparition et la rapide propagation du « Grand-Tour » au sein des jeunesses aristocratiques : une pratique consistant à exécuter un long voyage à travers divers royaumes et destination-clés du continent afin d’élargir le champ de leurs connaissances et de faire d’eux des hommes – et plus rarement des femmes – du monde. Une telle circulation de personnes, surtout jeunes et souvent friandes de nouveautés, est sans précédent, et en une cinquantaine d’années à peine, non seulement le vertugadin quitte les royaumes ibériques, mais il donne naissance à de nouvelles formes qui vont définir les grands styles ponantins pour le restant du siècle.

Je ne citerai et ne décrirai ici que ceux qui apparaissent dans MUTATIS MUTANDIS dans l’ordre de leur apparition historique. Le temps me manque, et il me faut encore établir les descriptions et les croquis des modèles nécessaires pour Bernadette Caroline et Abigaëlle Nicole, les co-directrices du département des costumes, en vue de l’élaboration de ceux-ci.

Le cas de Colombine, comme toujours, est un peu particulier. Vers 2000 au Temps-Naguère, pour la première fois – et la seule – depuis la Désunion, le guardamante est exhumé tel quel des placards et des cours d’Ibérie par les courtisanes de Colombine. Bien que les sources d’époque soient rares, elles semblent indiquer que les belles de la lagune ne l’employaient pas comme un élément de mode à proprement parler, mais qu’il aurait plutôt servi à la pratique de jeux érotiques. C’est seulement à partir de vers 2300 que l’on peut confirmer son port de manière plus courante par les courtisanes, mais toujours en manière de spectacle ou d’aspect de codification de jeux amoureux. Dès ce moment, le guardamante « à la colombine » prend sa caractéristique forme elliptique, porté avec les chopines – des pantoufles à semelle surélevée originaires d’Ausonie.

Comme je l’ai mentionné plus haut, c’est au sein des cours d’Ibérie que le support de jupe fait son véritable retour en tant qu’élément d’habillement courant, et le vertugadin est porté avec une grande assiduité dans ces pays depuis son apparition vers 2250. Sa forme ne change que peu au cours du temps, passant de celle d’une cloche étroite à un cône aux lignes rigides, dont la base s’élargit progressivement jusqu’aux années 2400.

Dès les années 2310, diverses formes de discrets rembourrages – bourrelets, croissants et autres faux-culs – se mettent à circuler sous les jupes dans les royaumes françois afin d’arrondir les hanches ou le postérieur, et parfaire ainsi la silhouette désirée. La chose n’est pas forcément évidente lorsque l’on observe des portraits de cette époque, surtout que la pratique est loin d’être systématique. Mais sur certains tableaux, si l’on sait ce que l’on cherche, il est manifeste qu’il y a davantage qu’un ou deux jupons à l’œuvre sous la jupe de la dame représentée.

Le vertugadin ne se propage pas de manière homogène comme son ancêtre le guardamante, bien au contraire : en réalité, son port se concentre dans quelques enclaves du Ponant Occidental. Dans tout le reste du continent, il semble que les femmes préfèrent majoritairement garder les longs pans de leurs atours libres de toute structure. Ou presque : grâce au Grand-Tour, les discrets bourrelets à la françoise font leur nid en maintes régions, telles que le grand palatinat de Pannonia ou les royaumes d’Ausonie.

Parmi les différents états des îles d’Albion, le vertugadin n’est porté que dans le royaume d’Angelcynn, première région du Ponant hors d’Ibérie à l’adopter de manière généralisée quand, en 2315, la comtesse Ana Luisa de Zarazuela s’exile dans les îles angloises suite à un scandale dont l’alternative aurait résulté en son internement dans un couvent (voir La historia incompleta de los reinos ibéricos, par Isabel de Nargoña5). Le vertugadin est ensuite porté sans interruption par les angloises sous la forme conique amené par la comtesse jusqu’à la fin du siècle.

En 2334, la princesse Jane Ashrose d’Angelcynn épouse Bernhard von Schwarzkrone de Geisterberg, apportant dans ses bagages la mode de son royaume, à savoir le fameux vertugadin « à l’ibère ». Réfractaire à l’idée de s’unir à un homme inconnu de vingt ans son aîné et de quitter sa terre pour un pays dont elle ne sait rien, la jeune reine de dix-sept ans persiste à s’habiller selon la mode angloise une fois couronnée. Il faut une bonne année avant que les Germains ne cessent de prendre pour du mépris ce qui n’est en réalité que nostalgie de la part de Jane. D’une nature amène et paisible, elle devient rapidement plus populaire que son époux bourru une fois le mal du pays atténué, si bien que son style anglois est bientôt adopté, imité et transformé selon le goût germanique. Certains détails mettent clairement cette nouvelle vogue à part de celle d’Angelcynn, mais la forme en cône du vertugadin demeure la même.

Les simples bourrelets prisés par les françoises voyagent par le biais du Grand-Tour jusque dans le royaume d’Hamelin, où dès 2352 se démocratise une version démesurée de ces supports, sous la forme d’un énorme coussin porté sur les hanches. Circulaire ou bien en forme de croissant, ce dénommé « vertugadin à la françoise » – alors que lesdites françoises n’ont jamais rien porté de tel – détrône rapidement l’ancien style germanique comme il l’a été à Geisterberg deux décennies plus tôt. L’origine du nom donné à cette structure n’est toujours pas clair, mais la rivalité bien connue d’Hamelin et Geisterberg, qui sont alors les deux plus puissants royaumes de cette région du Ponant, laisse croire à une volonté du premier d’opposer sa « propre » importation à celle du second : non « à l’ibère », mais « à la françoise ».

La nouveauté fait son chemin vers le comté voisin de Glockenspiel, probablement vers 2356-2357. Petit mais richissime état coincé entre Geisterberg et Hamelin, principalement connu comme le berceau de l’horlogerie, Glockenspiel puise dans ces deux influences mitoyennes tout en s’en démarquant dramatiquement. Récupérant le vertugadin à la françoise, les femmes du comté y ajoutent une sorte de disque ou de plateau circulaire de lin renforcé de baleines, porté à plat par-dessus. Cette structure donne aux jupes une silhouette qui n’est pas sans rappeler la forme de tambour des tout premiers guardamantes. Nommé avec pompe « grand vertugadin », ce style étonnant ne dépasse cependant guère les frontières de Glockenspiel.

Le vertugadin n’entre dans la garde-robe françoise – du moins celle du Pays d’Oyl – que vers 2360, avec l’apparition de la « Nouvelle-Mode ». Ce mouvement crée une rupture avec les silhouettes ayant cours jusque-là : sous les toutes nouvelles « robes volantes » se portent alors des « paniers », une sorte de version élargie et arrondie des vertugadins ibères et anglois, qui les ont d’ailleurs probablement inspirés. Puis vers 2365 – on cite cette fois la forme elliptique du guardamante des courtisanes de Colombine comme inspiration –, les paniers s’aplatissent sur l’avant et l’arrière, étendant démesurément les hanches de la dame sur les côtés. Puis la Nouvelle-Mode change à nouveau aux alentours de 2375 : les vastes paniers se rétractent et s’arrondissent, passant d’un encombrant et rigide jupon, à deux sortes de « poches » baleinées portées sur les hanches. Cette mode évoluera peu au cours des trente années suivantes.

Lorsqu’en 2400 le jeune roi Cyneval III monte sur le trône d’Angelcynn, les sentiments pro-françois du nouveau monarque – à l’opposé de la précédente souveraine, sa mère –, permettent aux deux courants du Pays d’Oyl de traverser le détroit vers les îles d’Albion, où ils sont allègrement amalgamés. Détrônant le vertugadin, les paniers de la Nouvelle-Mode deviennent aussitôt le standard à la cour angloise, avec toutefois une silhouette beaucoup plus large et anguleuse que son inspiration françoise. La plus traditionnelle mantua, quant à elle, se réduit à un corsage muni d’une très longue et étroite traîne. Ce style se figera pour très longtemps comme tenue formelle à la cour d’Angelcynn.

  1. Ce dossier est consultable dans la salle des archives. ↩︎
  2. Le dossier référencé ici par G. d. L. reste à ce jour introuvable. ↩︎
  3. Le dossier référencé ici par G. d. L. reste à ce jour introuvable. ↩︎
  4. Le dossier référencé ici par G. d. L. reste à ce jour introuvable. ↩︎
  5. L’ouvrage référencé ici par G. d. L. est l’une des sources qui, en dépit de l’humilité de son titre face aux mystères du passé, est à ce jour la plus détaillée sur l’histoire des royaumes ibères depuis fin de la Désunion jusqu’à nos jours. ↩︎