Ce document constitue le second des trois entretiens accordés par Gianni di Lorena au journaliste Pierre Lhélio, lors du déplacement de ce dernier à Côteau-Muet, le mystérieux lieu de retraite de l’auteur. Il aborde principalement la question des contes et de l’écriture dans le cycle MUTATIS MUTANDIS.

Comme au cours de la journée précédente, Di Lorena m’accueille très courtoisement dans son chalet. Une fois une toute petite théière fumante posée entre nous sur la table basse du salon (une habitude coriace chez lui, je le sens), je ne perds pas de temps, cette fois-ci, avant d’aborder le sujet qui m’intéresse :

— Pouvez-vous me parler de votre travail ? En tant qu’auteur, qu’est-ce qui vous a poussé à écrire ?

Sans attendre davantage, il remplit nos tasses – les thés verts japonais, apprendrai-je plus tard, se laisse infuser très peu de temps. Réalisant avec gêne que je n’ai pas touché à celle qu’il m’a servie la veille, et peu désireux de le froisser, je m’empare aussitôt de celle-ci et sirote la boisson pendant qu’il se met à parler.

— Pendant longtemps, je me suis posé une même question : que faire de toutes ces idées en pagaille qui font bouillonner mon imagination depuis toujours ? Que faire de ces univers en gestation, de ces personnages et de ces lieux n’existant qu’au travers d’esquisses jetés sur le papier ? De ces notes prises au vol lorsque je voyais, dans les rangées de plantes surplombant le robinet de ma baignoire, la canopée d’une forêt millénaire penchée sur une cascade, et dans mon bain, un lac tropical où j’imaginais mon corps comme une statue au milieu des eaux… ? Ou bien de ces photos prises d’une toile d’araignée nappant le vide entre les feuilles d’un lierre, où j’étais seul à voir une jungle peuplée de bestioles démesurées épiant l’aventurier imprudent… ?

— Je vois ce que vous voulez dire. C’est sûrement très différent, mais je me suis très tôt rendu compte que j’étais souvent seul à remarquer et à m’intéresser à certains détails. J’imagine que c’est pour ça que je suis devenu journaliste.

Il hoche la tête.

— … Car vous vous êtes dit, un jour, qu’il fallait faire quelque chose avec ce dont vous étiez capable et qui donnait un sens, une direction à votre vie. Les gens qui sont fait pour quelque chose ne se demandent jamais s’ils devraient s’engager dans cette voie ou pas, même s’ils se leurrent à penser le contraire ; s’ils se posent la question, alors la réponse est non. Lorsque qu’ils sont faits pour quelque chose, ils font, tout simplement, parce que ce n’est pas réellement un choix. C’est un besoin. C’est ce qu’ils sont.

J’acquiesce. Il vient de mettre des mots sur mes pensées. Il reprend :

— Pour ma part… sans doute qu’à ma façon, j’ai décidé de poursuivre une sorte d’idéal. Vous connaissez l’histoire du palais du facteur Cheval ?

J’acquiesce à nouveau.

— Eh bien, je vois toutes mes idées comme autant de petits cailloux bizarres que j’aurais ramassés le long du chemin, et je pense que, à la manière du facteur, j’ai voulu me lancer dans la construction des salles du palais qui se déploie dans ma tête. Et puis d’en ouvrir l’accès aux autres pour que, depuis les tours, peut-être, ils puissent embrasser du regard l’ensemble de mes constellations imaginaires. Écrire est, je crois, le moyen le plus naturel de répondre à un désir qui n’a fait que grandir en moi avec le temps : celui de raconter des histoires. Une vocation sans doute née à force d’écouter les récits que l’on me lisait à mon chevet, enfant, et puis ceux que j’ai découvert, plus tard, seul, entre les pages des livres. Un besoin de rendre la pareille, en somme. De m’emparer à mon tour du flambeau. Vous voyez, chacun de nous est un cabinet de curiosités… une sorte de petit musée où s’amoncellent toutes ces choses qui ont fait ou feront notre histoire, entassées pêle-mêle comme les boîtes poussiéreuses dans un grenier d’enfance, ou bien soigneusement rangés sur des meubles à bibelots d’une maison de grand-mère. Écrire est peut-être une tentative d’ouvrir aux autres la trappe du grenier, la réserve du musée, le coffre aux babioles, tout en sachant qu’ils n’y feront que passer et se réjouir sans comprendre l’importance de toute ces choses sans valeur.

Contrairement à notre rencontre d’hier, cette discussion prend enfin un tour qui ressemble à l’idée que je me fais d’un entretien avec un écrivain. Je me détends un peu, et l’interroge avec un sourire :

— Et que trouve-t-on, dans votre grenier à vous ?

Pendant quelques secondes, il ne dit rien, et puis répond :

— De grands vases remplis d’iris, de lilas, de lys et de roses. Ces vastes bouquets comme on en faisait au temps des natures mortes. Vous avez déjà senti l’odeur que dégagent les bouquets d’iris ?

— Je dois dire que non. Ou je ne m’en souviens pas.

— C’est très particulier. C’est une odeur étrange, qui possède à la fois une qualité charnelle, presque sucrée, si entêtante qu’elle peut presque devenir écœurante, et donner mal au crâne malgré sa délicatesse. En même temps, elle recèle quelque chose d’aigre, de doucereux, celle de quelque chose de mort sans l’être, un relent qui rappelle celui de la fermentation.

— Vous en parlez comme d’une fleur mort-vivante.

— C’est tout à fait ça ! dit-il en claquant des doigts comme si je venais de trouver les mots justes. Les parfums du lilas et de la rose, eux, sont extrêmement doux mais très marqués, très colorées, comme des aquarelles olfactives, et puis poussiéreux, aussi. Ils évoquent les souvenirs, ce sont des parfums nostalgiques. Je pense que c’est pour cette raison que l’on les associe souvent aux vieilles dames : ce sont les parfums de la beauté envolée et de la jeunesse d’antan, ils évoquent cette patine jaunie et craquelée des vieux tableaux. Les lys, eux… les lys sentent quelque chose qui n’a rien à voir avec l’homme ; c’est l’exhalaison capiteuse du divin, ou de la mort transcendée. C’est une odeur inhumaine, c’est pourquoi les gens l’adorent ou la détestent.

— Quel est le lien avec votre écriture… ?

Il soupire, les yeux dans le vague, avec comme l’esprit ailleurs.

— L’iris, le lys, la rose, le lilas… la violette aussi, peut-être… Tous ces parfums mêlés dans un même bouquet évoquent les amours défuntes, le temps suspendu, les joies d’autrefois et le présent qui s’égraine, les choses exquises et les choses infâmes, ce que l’on voudrait oublier et ce qu’on ne peut plus rappeler à soi. C’est l’odeur des contes et de la destinée. Ces effluves baigneront le restant de mes jours, je le sais à présent, je ne peux plus y échapper.

Je profite de sa remarque pour m’exclamer :

— Vous m’amenez à mon second point : les contes de fées ! C’est le sujet central de votre œuvre, MUTATIS MUTANDIS. Alors, dites-moi : pourquoi ce thème ?  Et pourquoi ce titre ?

Le regard de Di Lorena refait le point sur la réalité tandis qu’il répond, plus présent, cette fois :

— Vous le savez peut-être : la locution latine « mutatis mutandis » exprime le fait que ce qui devait être modifié, changé… l’a été. C’est le but que je me suis fixé en commençant d’écrire mon cycle : il y avait des choses à changer, notamment notre perception des contes. J’ai envie de dire que nous en avons fait de simples histoires de grand-mère, mais les récits que les aïeux transmettent aux générations suivantes recèlent souvent une forme de sagesse… Je dirais, plutôt, que nous avons retirés aux contes leur substance pour en faire de simples amusements, de simples décors sans contenu, sans réflexion, sans subversion. Mais je crois que ces récits contiennent en réalité des vérités essentielles sur la nature humaine, et qu’ils forment une triade fondamentale avec le mythe et la légende. Vous voyez… les mythes nous expliquent justement la fondation de l’ordre des choses, du monde ou de l’univers. Les légendes magnifient l’Histoire des peuples, ou peut-être nous la révèlent plus intimement au travers du prisme de leurs désirs. Les contes, quant à eux, sont un miroir tendu à l’Humanité par sa propre main, une manière pour elle de se réfléchir, dans tous les sens du terme. Les contes expriment ce que nous sommes à cœur, pour le pire et le meilleur. Ils sont l’expression de nos désirs et de nos peurs. Voilà pourquoi ils nous accompagnent depuis toujours, changeant peut-être de forme à travers les époques et les cultures, mais en gardant toujours la même essence, le même message, la même vocation.

 — Et quel est ce message ?

Di Lorena se renfonce dans son fauteuil, les doigts en clocher.

— Avant tout, je crois qu’il est nécessaire de comprendre ce que sont les contes, au juste, et pourquoi ils ont toujours erré à la lisière de nos inconscients. C’est ce qui a constitué (et constitue encore) la base de mon travail pour MUTATIS MUTANDIS. Comme je le disais à l’instant, je crois que les contes sont issus d’un désir et d’une peur, ou plutôt un désir d’effacer la peur : à savoir, celle que l’Homme nourrit depuis toujours face à sa propre impermanence. Je le crois toujours. Ceci est donc l’origine des contes, et je l’ai longtemps confondu avec l’essence du conte, ce qu’il est à cœur. Mais à force d’écrire sur le sujet, ma pensée a changé. Je vais être très honnête avec vous : j’apprends, encore maintenant, ce qu’est véritablement le conte !

— Vous voulez dire que vous ne savez toujours pas… ?

Di Lorena s’esclaffe avant de répondre :

— Si ! Et non. Ou plutôt, disons que j’en suis arrivé à une vision plus claire, mais que l’avenir m’amènera certainement un jour à remettre en question, ou du moins à compléter la pensée à laquelle je suis arrivé aujourd’hui. Par le passé, à plusieurs reprises, j’ai cru tenir la vérité, avoir enfin compris… seulement pour me rendre compte que je n’avais fait que gratter la surface, obtenir des pistes, que ce que croyais vrai ne l’était peut-être pas tout à fait. Le fait est que ma compréhension du conte ne cesse de se métamorphoser et d’évoluer dans le temps – mutatis mutandis ! –, sans jamais revenir en arrière… et je crois c’est justement de ça que nous parlent les contes.

— Je ne suis pas sûr de vous suivre.

— Comme je vous le disais, j’ai d’abord pensé que la véritable raison d’être des contes est de repousser la peur de cette ultime réalité qu’est la mort en nous donnant le temps d’une histoire, d’une lecture, d’un moment « flottant », une impression d’éternité. Le premier aspect du conte qui saute aux yeux est, en effet, sa capacité à nous enchanter sans cesse par la fugacité et la transformation des apparences qui font espérer, même pour un instant, que ce qui est insaisissable échappe ainsi à la finitude.  Partant de là, je me suis vite heurté à un paradoxe, et voilà ce que je me disais : lorsqu’on creuse un petit peu, on réalise très vite qu’en réalité, dans les contes, l’essence des choses est non seulement absolue, mais aussi immuable. Leur mécanisme se caractérise par une inertie, ou plutôt un mouvement revenant toujours à son point de départ, se rapportant toujours à lui-même. Chaque chose reste toujours ce qu’elle est à cœur, peu importe le nombre de métamorphoses qu’elle subit ou de déguisements qu’elle endosse entre-temps. Peu importe les changements apparents mis en œuvre, rien ne change dans le fond. Sous ces dehors de métamorphoses constantes, les contes érigent l’inchangé en principe suprême. Dans le conte, le voyage et ses péripéties (réels ou métaphoriques) sembler toujours ramener au point de départ, et le cheminement prend des apparences de boucle. Pourquoi ? Je croyais avoir trouvé la réponse : parce que dans les contes, il n’y a pas de temporalité. Les années passent en un clin d’œil sans que les personnages aient l’air de s’en trouver changés, ni par les exils à l’autre bout du monde, ni par les pérégrinations à travers cent pays. Ces laps de temps et ce qui s’y passe n’ont aucun impact : le temps des contes est une boucle qui force toute chose à revenir à son état initial et uniforme, empêchant l’existence d’un futur au-delà de ce sempiternel retour aux origines, quand tout rentre « dans l’ordre » décidé par le destin. Il n’y a pas d’avant, pas d’après, seulement un temps absolu, sans direction, qui stagne ou s’écoule sans conséquences. Ces voyages et ces expériences ne marquent pas, ne façonnent pas les personnages : ils induisent l’idée d’un changement, oui, mais de surface seulement, d’apparence.

— Et… si j’ai bien suivi ce que vous me disiez plus tôt, ce n’est plus ce que vous pensez aujourd’hui ?

— Eh bien, cet aspect de résistance au changement de fond tout en présentant d’apparentes transformations m’a longtemps travaillé, et j’étais persuadé que ce paradoxe, cette « métamorphose de l’inaltérable », si vous voulez, était la nature même des contes : celle d’un leurre destiné à faire croire au changement quand tout n’est qu’inertie, simplement pour nous faire oublier le passage du temps et la finalité de la mort.

— Qu’est-ce qui vous a fait changer d’avis ?

— Oh, c’était tout un processus. D’abord, j’ai cru avoir découvert l’origine de cette nature « statique » du conte : le principe de destinée (souvent incarnée par des agents, qu’il s’agisse des fées ou de quelque volonté divine assurant le verrouillage des trajectoires de bout en bout).

— Oui, il me semble avoir lu quelque chose à ce propos, dans un article sur votre œuvre…

—  C’est simple (en tous cas, ça l’était dans ma tête à ce moment-là) : en niant toute notion de libre-arbitre, la destinée empêche le monde du conte et ses personnages d’évoluer. Considérons la même histoire, racontée encore et encore sous différentes plumes, par différentes bouches, à différentes époques : si la forme varie, le fond reste toujours, essentiellement le même. De prime abord, dans les contes, les personnages restent fondamentalement ce qu’ils sont dès le moment de leur établissement, et ce jusqu’à la fin de l’histoire. S’ils changent, alors ils reviennent tôt ou tard à leur état premier, une identité gravée dans la pierre à peine la formule « il était une fois » est-elle prononcée. Un prince reste prince, peu importe les formes par lesquelles il passe avant de retrouver forme humaine et couronne, et si l’histoire pousse à penser qu’une pauvresse peut devenir reine ou un laideron beau comme l’Amour, ce n’est que pour révéler à la fin qu’il s’agit de leur état originel, que la souillon était fille d’une reine oubliée, la mocheté ensorcelée par une fée jalouse. Dans les contes, on est ce que l’on est, et on le reste. Même les changements qui semblent définitifs ne sont qu’un artifice. La mort n’arrive qu’aux méchants car ils sont destinés à la chute par leur rôle, et si d’aventure un héros expire, ce n’est que temporaire, ou transcendé par une métamorphose. Un personnage devient beau ou plein d’esprit parce que sa finesse ou sa beauté le destinait d’entrée de jeu à la complétion des vertus. L’ascension sociale n’est qu’une transposition de décor, car les qualités de la bergère faite princesse par le mariage la destinaient presque « divinement » à ce statut, tandis que le meunier qui devient aristocrate par la fortune et la rouerie demeure inchangé, inaffecté par les péripéties lui ayant permis de s’approprier richesse et noblesse, au point de se faire passer pour ce qu’il n’est pas. Car il n’est, et ne sera jamais différent, essentiellement, de ce qui lui a été alloué à l’ouverture du conte par le doigt du destin : il ne fait que faire semblant. La destinée taille le caractère de ces personnages dans un bloc monolithique, imperméable à toute progression ou régression, à tout dépassement des lignes qui dessinent leurs contours, qui ne soit don de fée ou prophétie (eux-mêmes outils du destin). Au lieu d’être la quête initiatique d’une identité, leur cheminement les ramène toujours à leur point de départ, à eux-mêmes, à cette essence inaltérable, et les expériences et les épreuves glissent sur eux comme l’eau sur les plumes d’un canard.

— C’est vrai que, présenté sous cet angle, il est difficile d’imaginer le conte autrement. J’imagine que vos réflexions ne se sont pas arrêtés là.

— Non ! Elles m’ont amené à la conclusion suivante : en mettant en scène un monde entièrement régi par le principe de destinée, le conte veut en réalité nous faire comprendre que le libre-arbitre n’existe pas, que tous ce que nous avons été, sommes et seront, est déterminé par une myriade de causes qui nous dépassent. Que tout ce que nous pouvons faire est prendre conscience de cette réalité, et de décider que faire du temps qui nous est imparti avant qu’il ne soit trop tard, avant qu’advienne l’inéluctable fatalité qu’est la mort. J’avais résolu l’énigme ! Le conte était un enseignement sur les notions de causalité et de déterminisme. Je me disais qu’au fond, le conte nous délivre une vérité essentielle : nos choix n’en sont jamais réellement, prenons-en conscience, car le temps est compté.

— Personne n’a jamais remis en question vos hypothèses ?

— Bien sûr que si ! C’est d’ailleurs de cette façon que ma pensée a pu évoluer. C’est, comme souvent, de longues discussions menées avec d’autres qui m’ont permis de faire avancer mes réflexions. Aujourd’hui, je réalise que je me suis trompé : le conte est tout sauf statique. J’ai fait l’erreur de le penser parce que c’est, je crois, dans la nature humaine de vouloir revenir en arrière, de repartir de zéro, de faire comme si rien ne s’était passé. Et les contes, comme je vous le disais plus tôt, sont un miroir tendu à l’humanité : ils reproduisent donc cet élan d’aveuglement… du moins en apparence. Car, comme dans la vie, le retour à un « avant » n’est qu’une illusion. Rien, dans les contes, n’est immuable : des personnages disparaissent, grandissent, vieillissent, changent de statut, de vie, sont estropiés, gagnent des fortunes, perdent des fortunes, s’épousent, se fuient, se font du mal, se font du bien, se rencontrent… Toutes ces choses impliquent non seulement des changements irrévocables, mais également des réalités déterminées par des causes extérieures à nous, hors de notre contrôle. Le conte ne le précise pas, évidemment, mais le lecteur le sait bien, et remplit les blancs de lui-même. La vérité, c’est qu’il y a toujours une forme d’évolution. Ne serait-ce que parce que les personnages en rencontrent d’autres : quel plus grand changement dans une trajectoire, dans une vie, que les rencontres… ? Considérons les princes et les princesses finissant « heureux et avec beaucoup d’enfants » : quel plus grand changement que de passer d’un être seul à un couple, ou de devenir parent… ? Peut-être que si le conte nous donne l’illusion de cette immuabilité, d’inchangé, c’est, encore une fois, en raison de sa nature de miroir, et que ses personnages sont finalement très humains : comme nous et simplement, ils ne réalisent peut-être pas encore qu’ils ont été, sont ou seront affectés. Je crois que ce que le conte nous dit, nous enseigne, c’est qu’il est impossible de revenir en arrière, de retrouver un état antérieur, de revenir à « avant ». Les fées peuvent jeter un sort ou faire un don, mais il ne peut jamais être annulé : il peut seulement être modifié, altéré, transformé à son tour, ce qui oblige à vivre avec les conséquences, vivre dans l’espoir, dans l’attente d’un contre-sort, ou travailler à une résolution.

— Tout comme dans la vie réelle, en somme.

— Exactement ! On ne peut jamais revenir en arrière ou annuler ce qui a été accompli, seulement faire au mieux avec la situation qui nous échoie. La fatalité des contes, comme la causalité de la vie, ne peut être évitée ou abolie une fois que les évènements ont été enclenchés : elle peut seulement être infléchie ou transformée. Il reste toujours un recours, une voie pour courber, faire dévier, transformer la trajectoire sur laquelle nous ont mises des causes antérieures. Et même si tout semble fatalement devoir parvenir au même point, il est malgré tout radicalement différent du point de départ, et les différentes épreuves, les différents infléchissements par lesquelles le personnage est passé pour y arriver l’ont changé. Cette possibilité d’infléchissement est peut-être le sujet central du conte. Il nous enseigne qu’en dépit que nos chemins soient déterminés par des causes nous dépassant et qu’il soit impossible de faire machine arrière, il est en notre pouvoir d’infléchir la destinée, de faire cesser les enchantements, de rétablir l’équilibre plutôt que de subir passivement. Reconnaître une erreur ou dire « je t’aime » est en notre pouvoir, et peut faire dévier le cours de notre existence. Mais cette possibilité n’est la nôtre que si l’on prend conscience du Temps, de celui qu’il nous reste et que l’on ne peut arrêter ; de la finitude absolument certaine et inévitable qu’est la Mort ; que le libre-arbitre est une illusion et que nous sommes le produit de causes qui nous échappent ; qu’il est impossible de revenir en arrière et d’éviter le changement.

— En un mot, quelle est donc, finalement, le vrai sujet du conte ?

— Son véritable sujet est sans doute la lucidité. Son but, c’est mutatis mutandis : ce qui devait être changé (la perception de notre propre vie) a été changé (par les enseignements du conte). J’en reviens à ma pensée initiale sur l’origine et la vocation du conte, qui serait issu du désir de trouver un antidote à la peur. Je crois désormais que c’est en réalité une manière dont on utilise trivialement le conte. Nous, lecteurs, humains, projetons sur son écran ce que nous désirons y trouver. C’est d’ailleurs flagrant dans l’expression « vivre un conte de fées », par laquelle nous entendons « vivre selon ce que nous désirons voir, trouver dans les apparences du conte ». Mais c’est ignorer, ne pas écouter ce qu’il nous dit réellement. Car « vivre un conte de fées », c’est là le véritable leurre ; c’est vivre une illusion plutôt que de prendre conscience de quoi est faite notre existence, et de faire ce qui est en notre pouvoir pour l’infléchir et parvenir à l’équilibre.

— On dirait qu’il y a presque là-dedans des notions à la fois de memento mori et de carpe diem, dans votre œuvre.

— Oui, tout à fait. Même si, au fond, je pense que ces deux expressions renvoient à la même réalité. Elles se basent sur une même vérité fondamentale : ce n’est qu’en acceptant, en prenant pleinement conscience de sa propre finitude qu’on se trouve en capacité de profiter au mieux du caractère unique de sa vie. C’est, si vous voulez, tout le principe de la nature morte : ces tableaux figent l’image des choses comme si elles ne devaient jamais changer et disparaître, pour mieux nous rappeler, en vérité, qu’elles ne sont que fugitives et qu’il faut en profiter. Qu’il faut prendre conscience de ce que l’on a. Certaines variations du genre font même coïncider visuellement les deux concepts, dans ce style particulièrement édifiant où une scène de nature morte (donc immobile) laisse entrevoir à l’arrière-plan une scène vivante, une histoire qui introduit l’idée de mouvement, de changement et d’évolution dans le temps. Eh bien, c’est ce que sont les contes ; si l’on y réfléchit, sont des natures mortes.

Je profite que Di Lorena reste silencieux un instant pour attaquer la raison de ma venue.

— En laissant de côté le premier degré, qui est le récit d’une histoire fantastique, c’est donc le propos de fond de votre œuvre ? La prise de conscience ? La lucidité ?

— Oui. Dans MUTATIS MUTANDIS, la causalité est mise en lumière, ainsi que l’impossibilité d’abolir le temps et ses conséquences. Je pense que le propos de mon cycle est bel et bien une forme de lucidité, une tentative de voir au-delà des apparences et en faisant passer le conte par son propre prisme, en lui appliquant ses propres enseignements. Mais je l’ai réalisé sur le tard. Je n’ai pas tout de suite compris ce que me révélait mon travail. Il faut vous dire que lorsque l’on écrit, un instinct vous pousse ; vous pouvez sentir au fond de vous, de manière diffuse et imprécise, ce que vous cherchez à dire, ou plutôt, ce qui cherche à être dit. Parfois, quelque chose nous pousse à faire, à dire, sans que nous puissions d’emblée expliquer pourquoi. L’écriture est comme ça. Mon travail sur MUTATIS MUTANDIS en est un exemple, et je crois que son titre l’illustre très bien. Il évoque très bien, également, cette notion de prise de conscience, et le fait que le travail d’un écrivain, au fond, n’est jamais achevé, et que l’on remettra toujours le métier sur l’ouvrage, ne serait-ce qu’en pensée. Ce titre m’est venu dès le début de l’écriture du cycle, et je n’ai jamais hésité à ce sujet : je voulais révéler quelque chose, et pour ce faire, il fallait que quelque chose ait changé. Mais au départ, je ne savais pas vraiment quoi, et je peinais, intérieurement, à relier concrètement mon récit à ce propos de fond qui m’échappait. Ce ressenti est très problématique pour un écrivain.

— Quelle est son origine, d’après-vous ?

— Je crois qu’il vient du fait que nous vivons, aujourd’hui, à une époque qui nous fait sentir qu’il faudrait systématiquement tout justifier, tout expliquer, tout clarifier. Mais ce n’est pas si simple. En tous cas, voilà pourquoi je sentais qu’il me fallait trouver une justification à ce que j’écrivais, autre que simplement celle « raconter une histoire ». Ce que j’ai compris plus tard, c’est qu’une histoire n’est jamais rien que ça, même si on ignore pourquoi.

— En tous cas, le titre de votre roman est à présent très clair !

Sur le visage de Di Lorena se succèdent soudain rapidement l’agacement, puis la perplexité, et enfin le rire.

— Je vais finir par croire que je n’aurais jamais dû décider de faire publier le livret de mes pièces ! Qu’ont donc les gens ces jours-ci à persister à vouloir lire le théâtre plutôt que d’y assister, à la fin ? J’ai certainement dû romancer certains passages, bien sûr, et j’imagine que l’ensemble peut se suffire à lui-même en étant lu, mais nous parlons quand même de pièces, ici.

Il me considère subitement d’un air soupçonneux en ajoutant :

— D’ailleurs, ce qui m’étonne, c’est que vous venez jusqu’ici pour m’interroger sur mon œuvre, alors que les représentations n’ont pas commencé, et que le livret des pièces n’a même pas encore été imprimé…

Di Lorena en fait vraiment des tonnes, mais je commence à me faire à ses manies. J’apprécie le concept de son « personnage » d’auteur maintenant que je le comprends un peu mieux, et je décide donc de jouer le jeu :

— Vous avez raison, excusez-moi. Mais votre cycle de… pièces de théâtre est déjà paru. Je veux dire, il est déjà donné. Vous savez, sur scène.

Il semble d’abord perdu, puis se recompose tout aussi vite.

— Vous êtes sûr… ? Je me serais encore mélangé les pinceaux ? … Bah ! aucune importance. Je ne suis pas à quelques mois près. Continuez, je vous en prie.

Il me faut quelques secondes pour retrouver ce dont j’étais en train de lui parler. Puis je demande :

— Vous avez expliqué le propos de MUTATIS MUTANDIS. Cependant, comment vous est venu l’envie, le besoin de vous y attaquer ?

— Le titre que j’ai choisi renvoie à beaucoup de choses, notamment à ça. C’est le but que je me suis fixé en commençant d’écrire mon cycle : comme je vous l’ai dit, il y avait des choses à changer dans nos perceptions… du conte, bien évidemment, mais aussi de ces évènements que je relate dans mon cycle, qui n’ont jamais accédé à la postérité comme ils l’auraient dû. Nous avons oublié ce pan de l’Histoire. Nous avons oublié ce qui s’est réellement produit. Des savoirs importants ont été perdus. Le temps, ou peut-être une volonté plus sinistre, les ont effacés de notre mémoire. J’ai évoqué plus tôt la façon dont chacun est, en lui-même, une sorte de grenier ou de cabinet de curiosités, vous vous souvenez ? Eh bien, le hasard a voulu que c’est dans un autre grenier, sous d’autres étoiles, et parmi ces mêmes effluves d’iris, de lilas, de lys et de rose, que j’ai découvert le manuscrit qui a changé ma vie. Vous voyez, je n’ai pas décidé de me lancer dans l’écriture de MUTATIS MUTANDIS avant d’exhumer l’ouvrage qui allait en être le catalyseur : les Chroniques du Ponant, par un auteur du nom de Languepreux. Entièrement rédigé à la main, ce texte se compose comme une suite d’entrées relatant divers faits qui ont rythmé l’histoire du Ponant, s’étendant sur une période allant du règne des Rois du Feu, vers -2000 avant le Réaume, jusqu’à la proclamation de l’empire de Mille-Féaux en 2423 au Temps-Naguère. Rien, a priori, qui n’ait déjà été rapporté et étudié par nombre d’historiens, comme vous l’imaginez bien.

Je hoche la tête. Ce jeu de rôle m’amuse presque. Je suis curieux de voir où il va mener, et si, et quand Gianni di Lorena va tomber le masque. En attendant, il continue sur sa lancée :

— Ce qui fait l’originalité de ce manuscrit, et ce qui en constitue l’essentiel, est le récit détaillé d’évènements survenus entre les années 2370 et 2420 au Temps-Naguère (ce qui recouvre grosso modo la vie de l’auteur), des évènements au mieux survolés par l’étude contemporaine, comme si toute cette période avait été placé sous une chape de silence. Des choses qui n’auraient jamais dû être oubliées ont été perdues, et seul le texte de Languepreux semblait en garder souvenir. Car en fait de chroniques, il s’agit plutôt de mémoires : l’auteur était non seulement en vie au moment de ce qu’il relate, mais il en a souvent été le témoin direct. Pour ce que j’en sais, ce manuscrit est unique. Il n’en existe aucune copie (dont l’existence soit établie, en tous cas), et je n’ai trouvé aucune mention des Chroniques nulle part ailleurs. S’il est impossible d’affirmer que Languepreux a consigné toutes ces choses avec l’intention de les publier ou d’en transmettre le savoir de quelque façon que ce soit, il est en revanche peu probable que son ouvrage n’ait été qu’une sorte de journal voué à ne jamais être lu par d’autres yeux que les siens. De nos jours, cet auteur a sombré dans l’oubli le plus total. Je suis sûr que vous-même n’avez jamais entendu parler de lui. Cependant mes recherches ont révélé qu’il a été, à défaut de reconnu, du moins extrêmement prolifique de son vivant, accumulant recueils de poésie, nouvelles, pièces de théâtre, livrets d’opéra et chansons. Mais, encore une fois, tout comme les grands évènements de cette tranche de l’Histoire, plus personne ne s’en rappelle.

Je suis happé par le récit de Di Lorena. Peu importe que son roman soit ou non une pièce de théâtre ; lui, en tous cas, est un acteur hors pair. C’est tout comme s’il croyait réellement à ce qu’il raconte.

— En découvrant le travail de Languepreux, je tombais des nues : ce manuscrit révélait un autre temps, un autre part où ces histoires n’étaient pas que des contes de grand-mère, et personne ne s’en souvenait ! Ou plus exactement, on ne s’en rappelait qu’à la façon de détails insignifiants. Comment avions-nous pu faire l’impasse sur toutes ces histoires qui ont fait l’Histoire ? Le monde avait pourtant changé de visage au cours de ces cinquante années qu’il détaille par le menu. De grandes choses s’y étaient déroulées, des drames formidables, des évènements capitaux pour tout le Ponant, et le plus pointu des historiens faisait comme si rien de notable n’était arrivé. Tenez, un exemple : sans un certain génie du nom d’Hans Drosselmeyer (dont vous n’avez sûrement jamais entendu le nom, j’en suis sûr, alors qu’il est en quelque sorte le Léonard de Vinci de son époque), qui sait où en serait aujourd’hui l’aéronavale ? Au vu de l’importance de ses travaux sur le sujet, tout porte à croire que les zeppelins et autres aéronefs qui sillonnent le ciel de nos jours n’existeraient pas, ou n’en seraient peut-être qu’à leurs balbutiements. Et personne ne se rappelle de lui ! Et les automates, si présents dans nos vies quotidiennes ? Sans une certaine personne du nom de…

Je me permets de le recadrer, car je sens qu’il est en train de partir en vrille :

— Excusez-moi : que disiez-vous à propos de ces… Chroniques ?

— Ah, oui. Oui. Eh bien, vous comprenez, à leur lecture, je me suis dit qu’il s’était forcément passé quelque chose, à même d’expliquer un tel angle mort dans nos mémoires. Je comptais bien découvrir quoi, et redonner leur place à ces vies extraordinaires occultées pendant si longtemps. Mes recherches ont duré plusieurs années, ont demandé maints voyages et ont apporté leur lot de complications à ma vie (si je pouvais définitivement quitter Côteau-Muet, je le ferais, vous savez). Mais elles ont fini par payer. Ayant réussi à documenter avec une rare précision les évènements relatés par Languepreux, je me suis lancé dans l’écriture d’un cycle de pièces de théâtres basé sur ses Chroniques : la vérité allait enfin sortir de sa chrysalide et prend son envol au grand jour.

Cette discussion commence à me rappeler mes années de jeu de rôle. Mais même Donjons & Dragons ne m’avait pas préparé à ça. Aussi, je m’efforce de faire avancer l’entretien dans le sens prévu avec un peu plus de subtilité.

— Pourquoi avoir fait le choix de la… forme théâtrale ?

— Eh bien, comme je le disais plus tôt, les contes ont cette qualité de miroir tendu à l’humanité qui, de ce fait, se réfléchit, en terme d’image comme en terme de pensée. Le théâtre possède une fonction semblable. Les spectateurs assistent sur les planches à un reflet de leur propre humanité : la scène est un miroir où le public se réfléchit, encore une fois, dans les tous les sens du terme. Cette mise en abîme d’un théâtre dans le théâtre, le conte sur la scène, le miroir dans le miroir, était donc une évidence pour moi, car il s’agissait de montrer à chacun un reflet qui soit non celui de ses désirs, mais de la vérité.

— Votre ro… votre œuvre a donc bel et bien une portée philosophique.

— Si c’est de cette façon que vous l’interprétez. Je vous ai livré le concept essentiel, le « fond » ; le théâtre n’est que la forme. Une forme qui a de l’importance ! Cependant, vous pouvez très bien décider d’assister à mes pièces comme à de simples histoires entrelacées qui auraient dû mener leurs protagonistes à la postérité, au lieu de les réduire à de simples paraboles. Tout récit porte en lui-même différents niveaux de compréhension et d’interprétation.

— Oui, et j’imagine que vos lec… vos spectateurs choisiront le niveau qui leur plaît à suivre… ou pas, puisqu’en réalité, si je vous suis bien, leur choix sera déjà déterminé par des causes antérieures !

— Tout à fait. Que mon travail soit reçu comme une simple histoire fantastique dans laquelle se plonger ne me gêne pas. L’important est que la vérité historique soit révélée.

Je réalise que je finis par me sentir à l’aise chez Di Lorena lorsque je renfonce paisiblement dans le fauteuil. Avec l’intention de poursuivre, je m’apprête à enchaîner sur les nombreuses autres questions qu’il me reste à lui poser :

— Me permettez-vous d’aborder maintenant le sujet de…

Je m’arrête lorsque qu’il secoue doucement la tête.

— Demain. Revenez demain. Il commence à se faire tard. Je préfèrerais que vous redescendiez en ville sans danger avant la nuit tombée.

D’abord perplexe, je me dis qu’il a simplement l’envie d’être tranquille pour la soirée. Mais puisqu’il m’offre une autre opportunité de lui parler, je ne fais pas de difficulté et coupe le dictaphone, puis nous nous séparons après nous avoir mutuellement souhaité bonne nuit.