Cet article est l’un des rares entretiens accordés à la presse par Gianni di Lorena, depuis l’annonce faite par le Théâtre que son programme pour l’année à venir sera entièrement dédié aux représentations de MUTATIS MUTANDIS. Il s’agit de la première d’une série de trois entrevues entre l’auteur et Pierre Lhélio, le seul journaliste ayant été assez téméraire pour prendre la décision d’aller débusquer Gianni di Lorena dans son lieu de retraite, en dépit de l’ermitage volontaire de celui-ci et de son mutisme face aux sollicitations de la part des journaux. Ce reportage nous est parvenu par le biais de Gianni di Lorena lui-même, Pierre Lhélio étant porté disparu depuis son périple. Le journaliste aurait été revu à différents endroits de la ville de Côteau-Muet au cours des semaines qui ont suivi son arrivée, avant de s’évanouir sans laisser de traces.

C’est donc une source d’informations rare et précieuse, pour qui souhaite en apprendre davantage sur la personne se cachant derrière ce dramaturge fuyant toute scrutation de la part des médias et toute apparition publique, personne ne l’ayant jamais vu même assister aux représentations de ses propres pièces.

Le premier obstacle à mon enquête est de dénicher la ville de Côteau-Muet, où Gianni di Lorena est censé résider. Ne la trouvant sur aucune carte, aucun GPS n’étant en mesure de la localiser ni même de me confirmer qu’un tel endroit existe, je pense d’abord à un canular, un simple mensonge élaboré par quelqu’un ne voulant tout simplement pas être trouvé. Mais je persévère, me disant qu’il s’agit peut-être de l’un de ces lieux-dits isolés que le monde contemporain a laissé se perdre dans les limbes d’un autre temps ; l’un de ces patelins minuscules éternellement en marge, oublié de la modernité, n’ayant jamais rejoint le reste de l’humanité dans sa connexion à Internet, voire même à l’électricité ou à l’eau courante.

Rien de tout ça.

Il m’a fallu quatre jours à sillonner le pied des Vosges profondes, de Saverne à Belfort, d’Épinal à Colmar, avant de trouver une piste. La plupart des habitants du coin n’ont jamais entendu parler de cet endroit et pensent que je me paie leur tête. Et puis, peu à peu, certains semblent se souvenir, vaguement : ah oui, tiens, maintenant que vous en parlez, ça me revient, ça me dit quelque chose, peut-être par-là bas… Je suis des indications toutes plus nébuleuses les unes que les autres. J’ai l’impression de tourner en rond. Gianni di Lorena doit vraiment avoir trouvé un endroit retiré de tout, pour que même les autochtones n’en aient, pour la plupart, jamais entendu parler. On dirait que cette ville, tout comme l’auteur qu’elle abrite, tient à rester dissimulée. Deux ou trois fois je suis sur le point de renoncer, quand finalement, au détour d’un virage en épingle à cheveux, à travers le rideau de pluie que mes essuie-glaces peinent à écarter, la vision familière d’un rectangle blanc ourlé de rouge indique : CÔTEAU-MUET.

D’abord, je me demande si ce n’est pas un simple site remarquable, si Di Lorena n’habiterait pas en réalité une bicoque perdue au milieu de rien. Et puis tandis que je laisse le tournant derrière moi, la pluie faiblit suffisamment pour que j’y voie au loin. Il y a bel et bien une agglomération qui s’étend là en bas, dans la vallée, entre les vieilles montagnes couvertes d’un manteau de sapins d’un vert presque noir. Elle n’est pas aussi petite, ni aussi déconnectée que ce que je m’attendais à trouver : on peut voir les longues files de poteaux électriques aller se perdre de ci, de là dans les brumes qui couronnent le paysage comme dans l’attente d’engloutir la petite zone urbaine, à la limite de passer pour incongrue dans le décor.

Une fois atteinte la ville proprement dite, je croise quelques rares autres véhicules sur la route, mais l’endroit est presque désert. Sûrement à cause de la pluie. Je m’arrête devant les fenêtres illuminées du premier café dont l’enseigne croise ma route, ne serait-ce que dans le but d’aller me réchauffer ; je ne sais pas si c’est l’air des montagnes, mais il fait un froid terrible, par ici. Lorsque je me renseigne et mentionne le nom de Gianni di Lorena, la serveuse qui me sert répond :

— Oh, l’écrivain ?

Elle dit ça comme elle aurait dit « le boulanger » ou « le pharmacien », comme si c’était l’un de ces emplois génériques dont est dotée chaque petite bourgade, en général en un seul exemplaire, de sorte que tout le monde sait immédiatement de qui l’on parle. Aucun des autres rares clients présents ne pose soudain son verre pour me regarder fixement à la mention de Di Lorena, la température de l’ambiance ne chute pas mystérieusement, et la jeune femme ne fait aucune difficulté à m’indiquer de quel côté de Côteau-Muet réside l’auteur local. La scène serait une vraie déception pour les amateurs de romans d’épouvante.

Je commence à demander de plus ample précisions, quand mon interlocutrice m’interrompt et pointe la baie vitrée en disant :

— C’est votre jour de chance. Vous allez pouvoir lui demander en personne.

À l’extérieur, un homme portant un grand parapluie de style vieillot, à la crosse de bois, s’avance vers la porte du café. Sous un long trench-coat comme on en fait plus, il porte un pyjama à rayures et une robe d’intérieur. Avec ses lunettes d’écaille légèrement de travers, et ses cheveux soigneusement coiffés d’une vague élégante et d’une raie sur le côté, il a l’air de sortir des années cinquante. À part ça, il n’a rien de particulièrement remarquable. Il n’est pas vieux, mais pas spécialement jeune non plu. Ni beau, ni laid. Il n’a pas vraiment l’air avenant, ni tout à fait désagréable. Il a juste la tête d’une de ces personnes perpétuellement mélancoliques.

— Il est en pyjama.

Je réalise que j’ai parlé tout haut sans y penser lorsque la serveuse répond nonchalamment :

— Oh, oui. Tout le temps. Il ne porte rien d’autre.

Je sors du café pour aller à la rencontre de l’auteur avant qu’il n’ait le temps d’entrer. Je n’ai pas envie qu’on écoute notre conversation. Planté devant moi sous son parapluie tandis que je prends l’eau, il me regarde, dans l’expectative.

— Monsieur Di Lorena ? Gianni di Lorena ?

Il se contente d’afficher un air surpris. Je me dis qu’il ne va pas me répondre, m’ignorer et entrer dans le café, aussi j’enchaîne immédiatement :

— Je m’appelle Pierre Lhélio. Je suis journaliste et j’espérais que vous accepteriez de m’accorder une interview.

— Vous n’auriez pas dû venir ici.

C’est dit sans animosité. Il a plutôt l’air peiné.

— Je sais bien que vous avez refusé de parler à la presse jusque-là, même à distance, mais…

Je ne termine pas ma phrase. Tous les arguments que j’avais préparé me paraissent tout à coup dérisoires.

— Non, non, vous ne comprenez pas, en profite-t-il pour me dire. Vous n’auriez pas dû venir ici, insiste-t-il en accentuant le dernier mot avant de soupirer. Enfin, j’imagine que maintenant que vous êtes là…

C’est ainsi que je me retrouve cordialement invité chez lui. Moi qui étais décidé à ne pas rentrer bredouille, à batailler, peut-être à le harasser jusqu’à ce qu’il accepte enfin de s’assoir et de me répondre… Si j’avais su que ce serait aussi simple, et qu’il suffisait simplement de se déplacer jusqu’à lui ! Ayant des affaires personnelles à gérer ce matin-là, il me quitte en me donnant rendez-vous à son chalet en milieu d’après-midi.

À l’horaire convenu, je m’achemine dans la direction indiquée. Il me faut reprendre le volant et monter à mi-chemin du flanc des montagnes, puis quitter le goudron défoncé de la route pour un chemin de terre encore moins praticable si c’est possible, sur lequel mon véhicule cahote tant bien que mal jusqu’au but de mon voyage. C’est un chalet en rondins de bois à l’ancienne, de plain-pied, avec un porche abrité où un rocking-chair se balance légèrement dans le vent froid. Derrière, le terrain monte en pente rude sous la dense frondaison des sapins. Devant, il a été en partie terrassé, d’un côté pour aménager un petit potager qui a vu des jours meilleurs, de l’autre pour laisser la place de stationner une 4L d’un blanc sale, plus antique encore que ma vieille 205. Je gare celle-ci juste derrière le tacot de l’auteur, à moitié sur le chemin en pente, et la couleur rouge de ma voiture semble absurdement vive à côté de la sienne.

Di Lorena m’accueille en sortant sur le porche, une tasse de thé à la main. Un grand chat noir et blanc aux yeux verts en profite pour sortir, et s’en aller d’un pas trottant vers le potager en miaulant à mon adresse au passage.

— Je vous présente Méliès, renseigne Di Lorena avant de m’inviter d’un geste. Entrez, Monsieur Lhélio.

La pièce principale est occupée par un coin salon à droite, avec un poêle ronflant, des tapis, des fauteuils replets. Au-delà, je distingue une cuisine rudimentaire, dont le petit frigo et la cuisinière semblent dater de la jeunesse de mes grands-parents. À gauche, dans un coin près de l’une des trois fenêtres, une grande table ronde que l’on devine servir à tout : manger, travailler, ce que l’on veut. La moitié est recouverte de piles de livres branlantes, une ancienne machine à écrire portable et un ordinateur, portable lui aussi. Au fond de ce côté, une porte entrouverte qui doit mener sur une chambre et, j’imagine, une salle de bain.

Des objets étranges sont dispersés çà et là. Un téléphone à cadran ancien entièrement fait de céramique peinte dans un style rococo, posé sur une tablette à côté des fauteuils comme s’il allait se mettre à sonner. Une sculpture de terre cuite patinée en forme de pénis avec un visage, des pattes et une queue, installé sur un petit support de bois à trous, à côté d’un nécessaire à thé. Un genre d’escarpin tordu fait de morceaux de verre soudés entre eux, comme une espèce de vitrail en trois dimensions, prend la poussière sur une étagère. Un tout petit tableau contenu dans un énorme cadre doré à la feuille, montrant le profil d’une femme générique et sans âge, avec un serpent rouge courbé en S lui sortant du front à la racine des cheveux. Un coffret de bois muni de trois serrures dorées, chacune surmontée d’une inscription (SOL, LUNA, la troisième trop abîmée pour être lue). Deux petits aéronefs de bois et de toile suspendus au plafond, aux allures de zeppelins croisés avec des barques, l’un transportant un petit aéronaute brandissant une paire de jumelle, l’autre, trois chats de porcelaine qui semblent se pencher pour regarder par-dessus le bord. Une partie des murs sont couverts de rayonnages de livres, et ceux qui n’y trouvent pas leur place s’empilent là où il reste de la place, souvent à même le sol. Je serre les dents en constatant la présence de bougies allumées un peu partout à proximité de tant de papier.

Le lieu de vie de Di Lorena est à la fois exactement ce à quoi je m’attendais, et une surprise totale : à la fois douillet, accueillant et confortable, tout en instillant une sorte de malaise indéfinissable. Petit à petit, je commence à comprendre pourquoi. Chaque tableau accroché au mur penche légèrement d’un côté ou de l’autre. Les rideaux sont faits de deux tissus différent. Un vieux mannequin de couture dressé sur son pied ne possède qu’un bras, manifestement détachable. La vaisselle sortie sur la table basse de la partie salon est entièrement dépareillée, aucun couvert n’a son double, et la moindre assiette, la moindre tasse est ébréchée, ou porte les marques d’une brisure recollée par le passé. Aucun fauteuil, aucun meuble n’est du même style que le reste. Certains carreaux des fenêtres sont recouverts de morceaux de vitraux, tous différents. Et surtout, si un gramophone à pavillon installé dans un coin diffuse un air d’opéra, une musique totalement différente, un morceau de jazz indistinct, se déverse par l’embrasure de la porte à l’autre bout de la pièce. L’effet est pour le moins déconcertant. L’ensemble donne l’impression d’être entré non pas chez un passionné de brocantes, mais chez un phobique des objets neufs et des assortiments. Les seules choses, en fait, à être coordonnées, sont le haut et le bas du pyjama porté par Di Lorena.

Ce dernier désigne un fauteuil recouvert d’une espèce de vieille tapisserie, déchirée et rapiécée à plusieurs endroits, où l’on ne distingue que des fragments de personnages et d’animaux de toutes les couleurs. Les deux chats qui dorment dessus prennent toute la place.

— Oh, poussez-les simplement. Voici Saha et Philémon, précise-t-il.

Il désigne l’un après l’autre une superbe chatte angora grise et blanche à l’air aristocratique, puis un jeune matou entièrement noir et au long corps mince. Les deux animaux ont les yeux de l’exact même vert pâle que celui qui est sorti un peu plus tôt. Je vais pour pousser la dénommée Saha, mais celle-ci saute au bas du fauteuil défoncé sans m’accorder un regard.

— Voulez-vous du thé ? me propose Di Lorena.

J’acquiesce distraitement.

— Vert ? Noir ? Blanc ? Oolong ? Pu-erh ? Grillé ? Fumé ? Japonais ? Indien ? Chinois ? Thaïlandais ? À la russe ? À l’anglaise ? À…

Je le coupe dans son envolée :

— Oh, ce que vous prenez vous-même sera très bien.

Il hoche la tête et s’en va farfouiller dans la cuisine avant de revenir poser une vieille bouilloire de cuivre sur le poêle à bois, et une théière de grès glacé ainsi que deux tasses (dépareillées) sur la petite table entre nous. Je le regarde faire. Je suis à nouveau frappé par le fait que, sous certains angles, Di Lorena paraît plutôt beau et assez jeune, quand sous d’autres il semble banal, plus vieux et presque disgracieux. Régulièrement, il redresse ses lunettes qui, immanquablement, glissent à nouveau de travers quelques minutes plus tard. En l’observant, je me rends compte que c’est parce que l’une de ses oreilles est légèrement plus haute que l’autre, à peine, et que l’arête de son nez a été cassée, il y a probablement des années. Aussi, ses verres peinent à tenir correctement en place.

Désignant la chandelle installée sur la table, je lui demande à moitié en plaisantant :

— Vous n’avez pas peur de déclencher un feu de forêt, avec autant de bougies ?

Il hausse les épaules d’un air résigné avant de répondre.

— Le chalet brûlerait peut-être, mais la brume et la pluie ne feraient qu’une bouchée de l’incendie plutôt que de laisser la forêt partir en fumée. Croyez-moi. D’autres ont essayé.

Avant que je puisse lui demander ce qu’il entend par là, il poursuit, l’air rêveur :

— … la pluie, la brume, oui… ou bien le Houéran…

Ma précédente question meurt sur mes lèvres, remplacée par une nouvelle :

— Le Houéran… ?

La première idée qui me vient est qu’il doit parler d’un fleuve, d’un torrent ou d’une rivière qui pourrait servir en cas d’incendie. Au lieu de ça, il m’explique nonchalamment, mais avec un air tout à fait sérieux :

— Une créature de la région, qui protège la forêt.

Il se met à décrire un être immense monté sur des pattes de bouc, portant un large chapeau dissimulant les traits de son visage, excepté un nez crochu et une longue barbe hirsute, avec un postérieur qui est une tête de bouc dont les cornes lui permettent de s’assoir près du feu. Puis il se relève comme si de rien n’était, s’approche de la bouilloire, soulève le couvercle, regarde dedans et, l’air satisfait, vient remplir la théière. Je regarde quelques feuilles noires remonter à la surface avant qu’il ne la ferme, cherchant quoi répondre à ce qu’il vient de me dire. Comme il ne fait pas mine d’éclater de rire pour me faire comprendre qu’il se moque de moi, je décide que ce doit être une facétie d’auteur, une volonté de créer du mystère autour de sa personne, à l’aune de sa retraite dans ce trou perdu et son habitude de ne porter que des pyjamas.

Irrité, je sors mon dictaphone, le met en marche et le pose ostensiblement sur la table basse sans lui demander son avis, en lui demandant justement :

— Pourquoi le pyjama ?

Sans s’émouvoir, il déclare :

— Pourquoi pas ? C’est ce dans quoi je me sens le plus confortable. Pourquoi porter autre chose ? Pour complaire au regards et aux habitudes des autres ? C’est ma vie, pas la leur. Et puis, ce ne serait pas la première fois dans l’histoire qu’un vêtement d’intérieur, de travail ou dédié à une activité en particulier, serait adopté dans la garde-robe courante. Pensez au pourpoint, qui à la fin du Moyen-âge quitte le domaine militaire pour devenir vêtement civil. Ou la mantua, au XVIIe, qui n’est qu’un anoblissement de la robe de chambre. Ou le jeans, à la base un vêtement de travail. Et puis, plus récemment, le survêtement, une tenue de sport qui a cessé d’être cantonnée à cette seule utilisation.

— J’ai vu le mannequin de couture, dis-je en me retournant à demi vers l’endroit où se tient l’objet en question. C’est vous qui… ?

Il réagit avant que j’ai fini de poser ma question :

— Oh, oui. Tous mes vêtements. L’idée que je puisse porter exactement la même pièce que quelqu’un vivant à l’autre bout du monde, parce qu’elle est produite en masse et à l’identique, me déplaît profondément. Et puis, en vivant par ici, vous apprenez rapidement que le monde extérieur filtre assez mal à Côteau-Muet.

— Oui, j’ai cru comprendre que cet endroit est très… isolé. J’ai eu beaucoup de mal à le trouver, je dois l’avouer. Je crois d’ailleurs que je ne comprends toujours pas bien où se situe la ville, exactement. Je n’ai jamais réussi à la localiser, sur aucune carte, aucun GPS.

Di Lorena verse le thé dans les tasses avant d’accueillir d’une caresse la chatte grise lorsqu’elle lui monte sur les genoux. Puis il explique d’un air fatigué :

— Ce n’est pas vous qui trouvez Côteau-Muet ; c’est elle qui vous trouve. Si j’avais su ce que vous projetiez, je vous aurais déconseillé d’y venir.

— Pourquoi ?

— Parce que personne n’en repart. La ville vous trouve toujours une raison de rester. Et la brume, et les sapins montent la garde. Et ce qui rôde dans la forêt. À part le Houéran, je veux dire.

À nouveau, je ne sais quoi répondre. Alors, je décide de creuser ce personnage qu’il a manifestement construit de toutes pièces en rentrant dans le vif du sujet. Malgré mon inconfort, la curiosité de me titille.

— Commençons par vous, si vous le voulez bien. Qui est Gianni di Lorena, d’où vient-il, qu’a-t-il fait avant que son œuvre le fasse connaître, quel est son parcours ?

Je tapote le dictaphone pour lui signifier que nous rentrons dans l’interview proprement dite. S’emparant de sa tasse, il aspire une gorgée de thé avant de répondre sans une seule hésitation et me faire, dans les très grandes lignes, le récit de sa vie (très littéralement, le récit). Je rapporte ci-dessous cette « biographie » exactement telle qu’il me l’a présentée, en ne conservant toutefois que les passages les plus marquant, car l’homme a bien parlé sans discontinuer pendant près d’une demi-heure.

Né à une date inconnue sur les terres du « grand-duché de Lotharingie », Di Lorena a, selon lui, la particularité d’être venu au monde dans un corps tout neuf, mais avec l’âme d’une vieille dame excentrique et misanthrope. C’est apparemment ce qui lui aurait permis de bénéficier d’une longévité exceptionnelle et de croiser la route d’autres durs-à-mourir tels que Lady Orlando (je suppose qu’il a voulu parler de l’héroïne éponyme du roman de Virginia Woolf) ou Dorian Gray. De son vrai nom Jean de Lorraine, il a choisi son pseudonyme en l’honneur d’un ami trop tôt et tragiquement disparu : la fameuse basse italo-française connue sous le nom de Il Gufo. Di Lorena a fait ses études et passé sa jeunesse à Paris, où il a lui-même poursuivi une brillante carrière à l’opéra, achevée avant d’avoir été commencée. Donizetti lui a tout de même dédié son opéra Gianni di Lorena, ossia La vecchia mirtilla, dont la partition est malheureusement perdue.

Au cours de la décennie suivante, il a ouvert à Montmartre, sous le nom de « Monsieur Jean », une maison-close-café-cabaret célèbre pour son cake à l’absinthe et à la rose. L’établissement a malheureusement fermé ses portes suite aux constantes ingérences de ses deux personnalités alternatives de drag-queen : Dea Ex Machina, une aristocrate guindée à l’identité alternant sans cesse entre ses propres vies antérieures, et Cloaca Maxima, une obscène incarnation des sept péchés capitaux amalgamés en une seule épouvantable entité. Son amour de la solitude et du calme reprenant le dessus, Di Lorena s’est alors exilé vers les hauteurs des Vosges, atterrissant au hasard de ses pérégrinations dans la ville incartographiable de Côteau-Muet, où il vit toujours, retiré du monde, vivant en ermite dans un chalet à flanc de montagne en compagnie de ses chats, du vent, du brouillard, de la neige, des vastes forêts de pins noirs et des choses qui rôdent dans les ombres par les nuits sans lune.

Di Lorena est un fervent amateur de thé et en boit tout au long de la journée, si bien qu’il est fréquemment obligé d’interrompre l’activité en cours (qu’il s’agisse d’entretenir son potager, de combattre une énième invasion des choses venues de la forêt, ou d’accorder un entretien à un journaliste) pour soulager sa vessie. Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, il en est venu à mesurer le passage du temps en théières et en types de thé. Ainsi, il sait qu’un samovar de pu-erh peut durer une bonne demi-journée, qu’une théière d’un litre de lapsang souchong lui prend environ deux heures pour être bue, quand une kyūsu japonaise d’à peine trois cents millilitres de gyokuro peut durer une après-midi entière en comptant les infusions successives et le besoin d’être savouré. Bien connu dans les cercles illégaux de duel de thé sous le nom de « Petit-Beurre », il est un champion au maniement du biscuit, dont l’arme de prédilection est à l’origine de son pseudonyme. De plus, il possède une boutique vendant les thés les plus rares et les plus précieux, tous conservés dans d’anciens pots de confiture. Il vous faudra cependant veiller pour y accéder, car il fait partie d’une organisation secrète d’artisans et de marchands qui n’ouvrent leurs commerces qu’à partir de minuit.

Di Lorena est également le fondateur de l’Ordre de l’Ornithorynque, qui révère le paradoxe de la nature humaine incarnée par cet animal, ayant déconcerté les hommes au point qu’ils doutent de la véracité même de son existence, quand ils ont passé des millénaires à inventer des créatures imaginaires et à se persuader de leur réalité, au point de faire passer des rostres de narval pour des cornes de licornes. En décidant d’écrire, il a fait de l’Ornithorynque son emblème, celui de ce besoin universel et immémorial qu’ont les êtres humains de s’inventer des histoires et les conter aux autres.

Durant toute cette exposition, je n’ai pas émis le moindre commentaire, ni sur les notions de grand-duché ou de détriplement de personnalité, ni à propos des « duels de thé » clandestins ou des boutiques nocturnes. À mi-chemin de son histoire, j’ai compris qu’il ne me donnerait aucune véritable information, que c’était sans doute sa manière de me faire comprendre qu’il tenait à son anonymat, et qu’il s’était sans doute inventé ce personnage de manière à participer de l’univers de ses livres.

Je mets donc fin à mon interview comme si de rien n’était, avec, cependant, la ferme intention de revenir pour lui tirer le plus possible les vers du nez. Indiquant par là ma volonté de prendre congé, je me lève en lui demandant :

— Acceptez-vous que je revienne demain afin de poursuivre notre entretien ? Il se fait tard. Je vous avoue que je n’avais prévu de rester au-delà de la journée, mais il commence à faire sombre et je roulais déjà depuis trois jours quand j’ai enfin trouvé Côteau-Muet.

Di Lorena prend un air presque triste. Il semble d’aborde s’apprêter à rétorquer quelque chose, avant de laisser ses épaules s’affaisser comme avec résignation en répondant :

— Si vous y tenez. Vous êtes là ; vous avez le temps, maintenant…

Ignorant ses airs mystérieux, je lui demande :

— Pouvez-vous me dire s’il y a un hôtel, une chambre d’hôte, un endroit que vous me conseilleriez pour passer la nuit, dans le coin ?

Je n’ose même pas évoquer la possibilité d’un Airbnb. Pas ici, dans un trou aussi perdu. Il soupire une nouvelle fois.

— Il y a un gîte en bordure de la ville.

— Je vous remerc… ah !  J’allais oublier !

Mon dictaphone. Je m’apprêtais à le laisser sur la table. C’est ici que l’enregistrement coupe. Nous sommes ressortis du chalet, puis Di Lorena m’a donné les indications nécessaires à me rendre à ce fameux gîte, et nous nous sommes séparés.