Ce qui suit est un compte-rendu de l’entrevue entre Gianni di Lorena et Madame Ariane Frontezak, des presses O.L.N.I., dont la maison assure aujourd’hui l’impression et la diffusion du livret des pièces de MUTATIS MUTANDIS en parallèle des représentations. Il prend place presque un an en amont de la saison théâtrale qui devait voir les débuts du dramaturge.
Connue pour l’interrogatoire pointu et sans complaisance auquel cette vétérane du monde de l’édition soumet chaque auteur – aussi plébiscité soit-il – avant de publier leurs œuvres, Madame Frontezak a néanmoins accepté que le musée du Théâtre rende cet échange public. Sa transcription a été assurée par son assistant, Monsieur Raphaël Kévarec ; les notes personnelles de celui-ci ont été conservées dans leur originalité.
G. d. L. entre et nous salue, Madame Frontezak et moi-même, avant de s’installer dans un fauteuil face à l’énorme bureau de chêne occupée par Madame, couvert de piliers de paperasse s’amoncelant presque jusqu’au plafond. G. d. L. cligne plusieurs fois des yeux pour s’accoutumer au halo de la lampe de travail, positionnée afin de l’éclairer en plein visage.
A. F. (sans ambages et sans lever les yeux des notes qu’elle est occupée à rédiger, on ne sait lesquelles ni pour quelle raison, puisque ma fonction est de m’assurer de retranscrire fidèlement tout l’entretien ; mais mon rôle n’est pas de poser des questions) :
— Carnet papier ou ordinateur ?
G. d. L. (qui la fixe un instant sans mot dire, les sourcils d’abord levés d’étonnement puis froncés de méfiance, avant de se détendre et de répondre d’un air naturel) :
— Ordinateur, idéalement. Quelle formidable, formidable invention ! Je n’ai recours à l’écriture manuscrite que lorsque j’y suis obligé. Quand les choses de la forêt coupent les lignes électriques, par exemple… (Il laisse sa phrase en suspend comme pour laisser l’occasion à A. F. de dire quelque chose, mais comme rien ne vient, il murmure pour lui-même.) De plus en plus fréquemment, ces temps-ci… étrange, étrange… (Le regard de G. d. L. se perd dans le vide ; A. F. le ramène au présent d’un claquement de doigts.) Oh, mes excuses, mes excuses. Beaucoup de choses en tête. Vous savez ce que c’est. Oui, je disais, l’ordinateur, donc. Un crayon et du papier si j’y suis forcé, voire une plume, de l’encre et du parchemin lorsqu’il n’y a que ça dans les parages. Et puis une vieille Underwood portable ; vous savez ce qu’est une Underwood ? oui, je me disais… Une machine à écrire portable, donc, lorsque je suis en fui… en déplacement. (Toux gênée de G. d. L.)
A. F. (épiant attentivement les réactions de G. d. L., dont l’esprit semble à nouveau accaparé par d’autres soucis) :
— Spirale ou agrafe ?
G. d. L. (l’air distrait, sincèrement perdu) :
— Je ne comprends pas la question. Vous imaginez suturer une plaie avec… une spirale ? Qu’entendez-vous par spirale, exactement ? Non, non, quoi qu’il en soit, les agrafes sont nettement préférables. Croyez-moi. J’en ai toujours dans la trousse à pharmacie du chalet. Du côté de Côteau-Muet, c’est indispensable. Vous n’imaginez pas à quelles extrémités sont prêts à recourir les Censeurs… n’est-ce pas ?
- F. (dont l’expression énigmatique ne laisse rien transparaître) :
— Conservez-vous vos brouillons, ou êtes-vous du genre à tout jeter régulièrement ?
G. d. L. (soudain très présent et la mine grave) :
— Je ne laisse aucune trace. Jamais, nulle part. On ne sait pas qui pourrait les suivre et vous retrouver. Ou s’en servir, et pourquoi ? … oui, tiens, pourquoi ? … (G. d. L. se perd à nouveau dans ses pensées en regardant vers les coins de la pièce, avant de ramener son attention sur A. F.) Non, je ne conserve rien. On ne sait jamais ce que le passé peut vous renvoyer à la figure.
- F. (prenant note après note, impassible) :
— À table ou en marchant ? Écrire, j’entends.
G. d. L. (s’esclaffe de bon cœur) :
— Si vous êtes assez téméraire pour écrire en marchant, grand bien vous fasse ! Mais ne vous étonnez pas de tomber dans un trou, ou de changer de… d’endroit sans vous en apercevoir. Je parle d’expérience ! (G. d. L. s’interrompt tout net dans son hilarité en constatant que A. F. le fixe sans mot dire, puis reprend son sérieux.) Oui, hum, pas que vous ayez besoin de cet avertissement, j’en suis sûr. Oh. Oh ! C’est un code, n’est-ce pas ? Mais si vous posez la question, c’est que vous avez une idée de la réponse. Je pense que nous prenons tous les deux nos inspirations là où nous le devons ; nos métiers nous poussent chacun à… mettre en lumière les différentes réalités de ce monde, j’imagine. C’est un devoir.
A. F. (ignorant la perche tendue, poursuivant comme si de rien n’était) :
— Le matin, le soir, ou dans la nuit ?
G. d. L. (l’air maussade) :
— Ne me parlez surtout pas du matin. L’aube me désespère. Paradoxalement, la nuit est à la fois plus dangereuse, mais aussi plus sûre. Vous ne savez rien de ce qui s’y cache… mais personne ne voit ce que vous y faites. (Soupir lassé de G. d. L.) Mais si vous voulez le savoir : j’écris quand je le peux, dès que je le peux, afin d’abattre le plus de travail possible avant d’être interrompu par… eh bien, des interruptions. (G. d. L. jette de nouveaux regard inquiets par-dessus son épaule, et dans les recoins d’ombre de la pièce.) Vous savez, quand on vit isolé, comme ça, à flanc de montagne, si près de la forêt, de nombreuses… choses sont susceptibles de vous distraire de votre tâche. Et alors, quand le brouillard décide de descendre des hauteurs, je ne vous raconte pas ! Je vous ai parlé de l’importance de la boîte à pharmacie, oui… ?
A. F. (sans cesser de le regarder droit dans les yeux) :
— Pourquoi écrire ?
G. d. L. (s’animant visiblement à la perspective de parler de son travail) :
— Ce cycle, ces pièces, vous voulez dire… ? Ah ! Je comprends vos interrogations. Votre perspective professionnelle. Qui est cet arriviste, n’est-ce pas, cet auteur dont personne n’avait entendu parler jusque-là, qui prend soudain tant de place et s’arroge l’attention de l’opinion publique ? Le fait est, c’est vrai, que je n’ai jamais rien fait publier avant… pas ici, en tous cas. (G. d. L. lance à A. F. un regard entendu… puis renonce.) Eh bien, tout a commencé lorsque j’ai découvert un très ancien manuscrit, intitulé Chroniques du Ponant, rédigé près de six siècles plus tôt par un certain Languepreux. Son ouvrage retrace les évènements qui ont secoué le Ponant du vivant de l’auteur, des évènements d’importance, capitaux ! dont pourtant peu de gens semblent se souvenir aujourd’hui. Ou du moins leur prêter une quelconque importance. J’ai réalisé, alors, combien nous avons tendance à oublier les histoires qui ont fait l’Histoire. Vous avez remarqué, vous aussi ? Presque personne n’a l’air de s’en souvenir, ou de penser que ce sont davantage que des contes. Même les archives historiques, officielles, semblent avoir fait l’impasse, ne consignant que les grandes lignes, vaguement, à la va-comme-je-te-pousse, comme si rien de tout ça n’avait au fond grande importance. Voilà pourquoi j’ai décidé d’adapter ces Chroniques pour la scène, afin de redonner vie à… pourquoi me regardez-vous de cette façon, comme si vous ne saviez pas de quoi je parle… ? (G. d. L. s’interrompt subitement, avant de se mettre à marmonner pour lui-même.) … Ou alors, je me serais encore trompé de… ? (Il relève la tête et s’adresse à nouveau à A. F. avec un sourire crispé) Question suivante ?
A. F. (toujours égale à elle-même) :
— Pour qui écrire ?
G. d. L. (qui semble rassuré par on ne sait quoi, sans doute de changer de sujet) :
— Je crois que l’on écrit toujours pour Soi, sur Soi, de Soi, mais à destination de l’Autre, qui nous renverra alors à nous-même, avec peut-être quelque chose de neuf, de changé. Exception faite des journaux intimes. Et pourtant… non, là encore, je crois que l’on écrit avec l’espoir, le désir informulé que ce que l’on ne peut dire, seulement écrire, soit lu, révélé, mis à jour.
A. F. (rédige quelques notes, puis observe G. d. L. par-dessus ses lunettes) :
— Qui est votre lecteur ?
G. d. L. :
— Vous voulez dire spectateur, n’est-ce pas… ? (Petit rire incertain de G. d. L.) Je n’ignore pas que certains apprécient de lire du théâtre, mais enfin, avouez qu’une pièce prend tout son sens lorsqu’elle est vue, écoutée sur scène. (G. d. L. reprend contenance.) Mais pour répondre à votre question : je dois vous avouer que je l’ignore. Et je ne le saurai probablement pas ; je ne compte pas assister aux représentations. Les répétitions me suffisent.
A. F. (plissant les paupières sans lâcher G. d. L. du regard) :
— Selon vous, écrire, est-ce se mentir à soi-même… ou aux autres ?
G. d. L. (ignorant complètement le sous-entendu) :
— L’écriture participe toujours, toujours d’une révélation, d’une forme de lucidité et de passage à la clarté. Même lorsque l’on est persuadé d’écrire un mensonge, je vous assure… on révèle plus que l’on ne croit. (G. d. L. ancre son regard dans celui d’A. F. en retour.)
A. F. (après une dizaine de secondes de silence tendu) :
— Diriez-vous que vous êtes un bon menteur ?
G. d. L. (d’un ton calme et assuré) :
— Vous ne saurez jamais si je vous dis la vérité.
A. F. (laisse passer un nouveau silence avant de passer à la suite) :
— Un mot qui vous touche ?
G. d. L. (résolu) :
— Ne jouons pas à ce jeu-là tous les deux.
A. F. (d’un ton toujours parfaitement égal) :
— Une expression idiomatique qui pourrait vous synthétiser ?
G. d. L. (en levant les yeux au ciel) :
— Si vous insistez… (Soupir de G. d. L.) Je refuse la synthétisation. Je m’y oppose catégoriquement et fermement. C’est la porte ouverte à la fermeture des fenêtres.
A. F. (en tassant un paquet de feuillets avant de les mettre de côté) :
— S’il fallait un dernier mot à votre existence, lequel choisiriez-vous ?
G. d. L. (le visage fermé) :
— « Non ». Est-ce une menace, madame ? Je croyais que nous étions du même côté.
A. F. (ignorant superbement sa remarque) :
— Et un premier mot ?
(G. d. L., visiblement agacé et frustré, se met à vagir comme un nouveau-né.)
A. F. (se débouchant les oreilles) :
— Êtes-vous plutôt errant, ou rectiligne ?
G. d. L. (levant les bras au ciel avant de les laisser tomber en signe d’impuissance ou de résignation) :
— Tout est question de circonstance ! Parfois il faut aller droit au but sans perdre de temps, car il en va de votre survie. Mais d’autres fois, il est important de savoir flâner et se laisser surprendre. C’est une question de circonstance, oui, mais aussi d’équilibre. Notez bien, cependant, que je ne suis doué pour aucun des deux. Je ne serais pas… là où j’en suis, sinon.
A. F. (qui pour la première fois semble hésiter une seconde avant de poser sa question) :
— Votre existence est-elle le roman que vous espériez… ?
G. d. L. (l’air abasourdi, puis suffoqué) :
— Sous-entendez-vous que je ne suis pas qui je prétends être… ?! Qui êtes-vous, vous-même, hein, pour… (G. d. L. se lève pour partir ; A. F. attend patiemment qu’il change d’avis à mi-chemin de la porte et vienne se rassoir, puis se compose.) Mes excuses. Je me suis emporté. Je suis un peu à fleur de peau, en ce moment, avec les répétitions qui commencent, et l’importance que je place dans la réception de mes pièces et leur impact sur le public. Vous comprenez certainement ce que c’est… je n’en doute pas. Comme je le disais : après tout, nos occupations sont alignées… à plus d’un titre.
A. F. (sans répondre à ses appels du pied, toujours neutre) :
— L’inspiration a-t-elle un visage, pour vous ? Existe-t-elle seulement ?
G. d. L. (avec un rire nerveux) :
— Oh ! elle a de nombreux, nombreux visages ! Jamais semblables. Et pas toujours très ragoûtants, remarquez. Je les observe souvent derrière les vitres, du coin de l’œil, quand ils croient que je ne fais pas attention. C’est le lot d’un endroit comme Côteau-Muet. C’est tout ce brouillard, et cette pluie, vous comprenez… ? Ça vous fait voir des choses. Inspirantes, certes, mais terribles. Heureusement, les chats montent la garde et aucune d’elle ne pénètre à l’intérieur. Mais elles ruinent souvent mon potager.
A. F. (en rajustant ses lunettes, sans faire le moindre commentaire) :
— Pour votre tête à tête avec un autre écrivain, vivant ou mort, qui inviteriez-vous ?
G. d. L. (l’air à présent vaguement amusé par la situation) :
— Je note que vous n’avez pas commencé votre question par « si » … Eh bien ! Je crois fermement que les échanges avec les morts offrent beaucoup d’avantage. Déjà, rencontrer ces personnages de leur vivant risquerait… d’interférer avec leur œuvre. Toute rencontre influe plus ou moins sensiblement, perceptiblement, sur une trajectoire de vie, comme vous ne l’ignorez pas, j’imagine. Et puis, les discussions avec les morts sont toujours extrêmement passionnantes, et enrichissantes. Ils sont curieux de tout ce qui s’est passé après, et nous, évidemment, de ce qui s’est passé avant. Enfin… je ne vous cache pas que certaines séances ont été très décevantes, voire dangereuses, si l’on compte la fois où Lovecraft a bien failli s’échapper…
A. F. (se mettant à gribouiller sur une nouvelle pile de papier) :
— Quel livre auriez-vous voulu écrire vous-même ?
G. d. L. (avec un sourire suffisant) :
— Ah-AH ! Je sais reconnaître une question-piège ! Si j’avais écrit tel ou tel livre, j’aurais été de facto leur auteur, donc quelqu’un de différent, et non moi-même. Et en étant moi, je n’ai, donc, pas écrit ces livres. Puisque je suis moi, et pas eux. Vous me suivez… ? Je sais que vous me suivez. J’ai très bien compris votre manège.
A. F. (sans réagir aux provocations au-delà d’un haussement de sourcil) :
— Y a-t-il un poème que vous connaissez par cœur ?
G. d. L. (croisant les bras d’un air agacé) :
— Mais enfin, quel est le rapport avec la publication du livret de mes pièces ? C’est pour ça que je suis ici ! C’est Adèle Sauvignon, la directrice du Théâtre en personne, qui m’a recommandé auprès de vous, disant que vous étiez la meilleure dans votre domaine, mais que vous ne travailleriez avec moi que sur un mot de sa part et si j’acceptais de répondre à vos questions. Avouez, cependant, que nous sortons un tantinet des clous ! (Constatant l’absence de réaction de la part de A. F., G. d. L. se résigne en se tassant dans son fauteuil.) Bien, bien. Si vous voulez tout savoir, je n’ai jamais vraiment accroché à la poésie, hormis lorsqu’elle est mise en musique. Oui, voilà : il me manque la musique. Car sous cette forme, j’en connais de nombreux ! Je…
A. F. (sans lui laisser le temps de se lancer dans une démonstration de chant) :
— Un personnage de pièce de théâtre que vous pourriez incarner ?
G. d. L. (sans hésiter) :
— Mélisande. L’héroïne éponyme de Pelléas et Mélisande, de… oui, évidemment que vous voyez de quoi je parle. J’oublie à qui j’ai affaire. D’ailleurs, c’est moi, enfin, une part de moi, qui a créé le rôle en 1893, mais personne ne s’en souvient.
A. F. (impassible) :
— Le personnage que vous seriez dans votre récit ?
G. d. L. (haussant les épaules) :
— Aucun ! On ne peut pas dire que l’Histoire ait été très clémente avec eux, vous en conviendrez, et ce n’est peut-être pas sans raison qu’elle les a laissés de côté. Leurs vies n’ont pas été bien roses… enfin, c’est-à-dire, si l’on omet les influences d’un certain Voile.
A. F. (continuant sur sa lancée sans faire mine d’avoir enregistré sa réponse) :
— Et celui que vous ne voudriez pas rencontrer… ?
G. d. L. (hésite et jette un nouveau coup d’œil nerveux vers les coins d’ombre de la pièce avant de répondre hâtivement) :
— Je crois que les spectateurs seront tous d’accord sur ce point précis… question suivante, s’il vous plaît ?
A. F. (cessant soudain d’écrire pour le regarder à nouveau) :
— Qu’est-ce qui pourrait vous faire renoncer à l’écriture ?
G. d. L. (l’air mélancolique) :
— J’ai déjà renoncé. Souvent. Rien n’est pour toujours, dans ce monde. Cet ouvrage, je l’ai commencé il y a longtemps. Je me suis interrompu de nombreuses fois, pensant ne jamais reprendre. C’était une renonciation en soi, à chaque fois. Et puis un recommencement, différent de ce qui était avant. Un jour, il y aura le renoncement final, ultime : celui qui mettra un point final à mon œuvre, lors du baisser de rideau de la dernière représentation de la dernière pièce. Alors, je saurai avoir fait ce que je pouvais.
A. F. (sans transition ni s’émouvoir) :
— Quel est votre premier écrit ?
G. d. L. (l’air à nouveau méfiant) :
— Pourquoi voulez-vous savoir, exactement… ? Et puis, qu’entendez-vous par « écrit » ? J’ai su écrire mon prénom avant toute chose. Oh, après tout, quelle importance ? Si l’on parle du premier écrit quelque peu significatif, je crois qu’il s’agit d’une timide lettre écrite à Lady Orlando, vers 1810, à propos de son poème The Oak Tree, qu’elle avait eu la grâce de me laisser lire.
A. F. (recommençant à prendre des notes) :
— Votre dernière ligne ?
G. d. L. (passablement et ostensiblement lassé) :
— Je ne suis pas devin, Madame. Comment voulez-vous que je sache ce que j’écrirai dans cent ans ? Pas « À l’aide ! », j’espère.
A. F. (toujours neutre) :
— Le lecteur que vous aimeriez avoir ?
G. d. L. (se redressant sur son siège) :
— À nouveau, je n’ai rien contre la lecture du théâtre, et j’imagine que le coût est moindre, mais enfin, je suis d’avis que venir voir la pièce sur scène constitue une expérience bien plus enrichissante, complète, et que chacun en aura pour son argent. Nous avons travaillé en étroite collaboration avec la brillante cheffe Kosima Kaïaran pour l’orchestration de la partition, avec les plus talentueux acteurs, et les plus fins costumiers que cette époque a su produire ! L’équipe de mise en scène a fait un travail exceptionnel. C’est à voir absolument. Sans vouloir vous offenser, la simple lecture d’un livret ne saurait transmettre l’importance capitale de ces personnages et de ces histoires dans… eh bien, l’Histoire.
A. F. (sans faire mine d’avoir entendu ce que G. d. L. vient de lui dire) :
— Et pour terminer : le lecteur que vous fuyez ?
G. d. L. (avec éclat) :
— Le critique, assurément ! Mon professeur de chant à l’opéra affirmait qu’il n’est pas pire engeance que le critique. Vous connaissez Lorenzo Vilipendi… ? Enfin, je crois qu’elle avait raison. Imaginez combien il faut être triste et aigri, au fond, pour décider de dédier sa vie à critiquer ce que les autres font et créent, plutôt que de faire, de créer soi-même ! Très franchement, c’est à plaindre.
A. F. (sans lever les yeux de son travail mystérieux, indiquant la porte d’un geste nonchalant de la main) :
— Ce sera tout, merci. Bonne journée.
(L’air indigné d’être congédié de cette façon, G. d. L se lève et sort sans un mot, sans oser toutefois céder à l’envie manifeste de claquer la porte.)